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Mardi, 07 Avr. 2026

Carburant : l’État taxe les pauvres, puis leur propose de s’endetter pour payer ses taxes

Auteur : Mickaël Lelièvre | Editeur : Walt | Mardi, 07 Avr. 2026 - 00h44

En mars dernier, le prix du gazole à la pompe a bondi de 28 % en moyenne, celui du sans-plomb d’environ 15 %. Des chiffres officiels, secs, qui ne disent rien de la réalité humaine qu’ils recouvrent. Car derrière ces pourcentages abstraits, il y a des millions de Français qui n’ont pas d’autre choix que de prendre leur voiture pour aller travailler. Pas par goût du bitume ou amour de l’automobile, mais parce que le RER, le métro et le tramway ne desservent pas leur village, leur bourg ou leur zone d’activité à mi-chemin de nulle part.

L’Observatoire des territoires nous apprend que les Français habitent en moyenne à 18 kilomètres de leur lieu de travail. Une moyenne, donc, qui lisse tout et ne dit pas grand-chose. Mais prenons-la pour ce qu’elle est : un point de départ. Trente-six kilomètres par jour, deux litres de gazole, un coût quotidien qui est passé de 3,30 euros au 1er janvier à près de 4,48 euros début avril. Sur 250 jours ouvrés, la facture annuelle progresse de 825 à 1 120 euros : presque 300 euros supplémentaires, rien que pour aller travailler.

Mais la moyenne cache l’essentiel. Prenons Eymoutiers, en Haute-Vienne : la distance moyenne entre le domicile et le lieu de travail y était, en 2022, de 41 kilomètres. Le même calcul donne une facture carburant annuelle passant de 1 970 à 2 755 euros. Près de 800 euros de plus. Dans un territoire où le salaire net mensuel moyen des professions intermédiaires s’établit à 2 480 euros, contre 3 272 euros dans les Yvelines selon l’INSEE. L’écart de revenus entre la France des métropoles et celle des périphéries est notoire. Ce qui l’est moins, c’est la brutalité avec laquelle la hausse du carburant vient frapper précisément ceux qui n’ont ni les revenus des premiers, ni l’accès aux transports collectifs des seconds.

L’État taxe, puis prête pour payer ses propres taxes

Que fait le gouvernement face à cette réalité ? Il choisit de ne rien faire pour les ménages. L’état des finances publiques, nous répète-t-on, ne permet pas de baisser la TVA ni les accises sur les produits énergétiques. Dont acte. On se souvient pourtant que les gilets jaunes avaient envahi les ronds-points de ces mêmes territoires pour des raisons comparables. Édouard Philippe, qui nourrit visiblement de grandes ambitions nationales, a sans doute gardé quelques souvenirs de cette séquence.

En revanche, le gouvernement a trouvé une réponse pour les entreprises. Une réponse qu’il faut citer pour être sûr de ne pas être accusé de caricature : le « Prêt Flash Carburant ». Accordé par Bpifrance, la Banque publique d’investissement adossée à la Caisse des dépôts, ce prêt est destiné aux TPE et PME des secteurs du transport, de l’agriculture et de la pêche dont les dépenses de carburant dépassent 5 % du chiffre d’affaires. Il porte sur des montants compris entre 5 000 et 50 000 euros, remboursables sur 36 mois, au taux de 3,8 %. Son objectif déclaré : « faire de la trésorerie ».

« Ce prêt, d’une durée de remboursement de 36 mois, est destiné à « faire de la trésorerie ».

Traduisons. L’État, qui perçoit en moyenne 60 % du prix du carburant sous forme de taxes diverses, propose aux entreprises d’emprunter de l’argent pour pouvoir continuer à acheter ce même carburant, et donc à payer ces mêmes taxes. C’est, pour reprendre la formule qui s’impose d’elle-même, un crédit à la consommation garanti par l’État pour le compte de l’État. La logique est vertigineuse : l’État crée les conditions d’une insolvabilité partielle par sa propre fiscalité, puis propose d’en financer les conséquences par l’emprunt.

On notera au passage que le dispositif exclut d’emblée l’infirmière libérale d’Eymoutiers qui parcourt 100 kilomètres par jour pour aller changer un pansement ou faire une injection. Elle n’est pas une TPE du transport ou de la pêche. Elle ne rentre dans aucune case. Elle paiera donc, comme les autres, sans filet.

Ce qui rend la situation proprement absurde, c’est que l’État qui propose ces prêts est lui-même structurellement endetté à hauteur de 2 800 milliards d’euros pour sa part, dans une dette publique totale qui dépasse les 3 500 milliards. Un État qui emprunte sur les marchés non pas pour investir dans l’avenir, mais pour fonctionner au quotidien et rembourser ses emprunts précédents. On appelle cela, dans la langue des financiers, faire de la cavalerie. La France pratique donc, à l’échelle nationale, exactement ce qu’elle propose à ses PME à l’échelle individuelle : s’endetter pour tenir, emprunter pour rembourser, reculer l’échéance sans jamais l’affronter.

Ce tableau n’est pas celui d’une politique énergétique. C’est celui d’une impasse fiscale et budgétaire que personne, dans les allées du pouvoir, ne semble disposé à nommer clairement. La hausse du carburant pèse sur ceux qui n’ont pas d’alternative. La réponse de l’État les invite à s’endetter. Et l’État lui-même montre l’exemple, chaque jour, en faisant de même. Il y a dans cette cohérence involontaire quelque chose de presque élégant, si l’on oublie que ce sont des millions de Français ordinaires qui en font les frais.


- Source : Planetes360

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