Le droit international ou des bases militaires étrangères : il faut choisir par Thierry Meyssan
La guerre d’Israël, des États-Unis et du Royaume-Uni contre l’Iran a provoqué une remise en cause du droit international. Même le Conseil de sécurité avait oublié sa propre définition de l’agression. Il s’est prononcé contre lui-même. Il n’y a jamais eu de précédent à cette situation. Tous les États membres de l’ONU doivent désormais choisir entre, soit le droit international, soit le système d’alliance imaginé par les États-Unis.
La guerre israélo-états-unieno-britannique [1] contre l’Iran a profondément marqué les Nations unies et révolutionné la manière dont on abordait le droit international. Jusqu’ici, chacun croyait que ce droit était uniquement basé sur le respect de sa signature et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cependant, au fil du temps, chacun s’était aussi habitué à ce que jamais Israël et les États-Unis ne soient considérés comme hors la loi.
Bien qu’il évoque « une légitime défense collective » d’Israël (sic), ce point a été balayé par l’étonnante franchise du président des États-Unis, Donald Trump, selon lequel l’Iran ne menaçait pas son pays [2]. Jusqu’ici, Washington mentait sans vergogne pour maintenir l’illusion qu’il respectait le droit international. On se souvient des mensonges de George W. Bush et de Barack Obama sur les attentats du 11-Septembre, les armes de destruction massive iraquiennes, les massacres libyens et syriens et les guerres qui suivirent.
Benyamin Netanyahou s’est contenté de son discours trentenaire sur « la tête de la pieuvre », c’est-à-dire l’Iran, pour expliquer son influence. Il n’a pas trouvé mieux que de faire référence aux slogans des Iraniens : « Mort à l’entité sioniste ! », « Mort aux États-Unis ! », laissant entendre que l’Iran voulait tuer tous les Israéliens et tous les États-uniens. Or, scander « Mort à l’entité sioniste ! » n’a jamais voulu dire que l’on espérait la mort de l’Etat d’Israël et de sa population, mais juste que l’on remet en cause l’auto-proclamation de cet État, sans l’aval des Nations unies, et contrairement au projet initial d’État binational. Quant au cri de « Mort aux États-Unis ! », il signifie que l’Iran remet en cause la légitimité d’un État fondé sur le massacre de millions d’autochtones et sur l’esclavage de millions de noirs africains.
On pouvait s’attendre à ce que chaque membre de l’ONU dise que cette guerre est illégale, que c’est une « agression » au sens de la Charte. Que nenni ! Nul ne l’a dit — hormis la Corée du Nord —, bien que tous l’aient pensé. Si cette attitude est compréhensible, vu le poids militaire de l’armée des États-Unis — chacun préférant ne pas assumer cette vérité —, il est évident que cette lâcheté collective aura des conséquences.
Le plus important est ailleurs : non seulement cette guerre constitue, en soi, une « agression » et remet en cause les signatures de Tel-Aviv et de Washington, mais elle est menée d’une manière « barbare », au sens de la Conférence de la Haye (1899). Benyamin Netanyahou a assumé d’assassiner un à un tous les leaders religieux, militaires et politiques de celui qu’il considère comme son ennemi. Des crimes, repris et également assumés par Donald Trump.
Jusqu’ici, les Occidentaux considéraient qu’assassiner des leaders était immoral et contre-productif. Israël et les États-Unis ont parfaitement conscience que c’est contre-productif, mais se moquent que ce soit moral ou pas [3]. Israël a, durant soixante dix-huit ans, assassiné les leaders palestiniens. Il a rendu ce peuple orphelin et ne peut que s’en prendre à lui, s’il n’a plus d’interlocuteurs pour négocier.
Au passage, Israël a rasé la demeure du Guide la révolution, l’ayatollah Ali Khamenei, et l’a assassiné. C’est exactement comme s’il avait bombardé le Vatican et assassiné le pape Léon XIV parce que celui-ci — et tous ses prédécesseurs — s’oppose à la création d’un Empire juif, selon l’expression de Vladimir Ze’ev Jabotinsky (1880-1940), même s’il accepte qu’Israël et la Palestine soient un refuge pour les juifs du monde entier, selon l’expression de Theodor Herzl (1860-1904).
Il ne faut donc pas s’étonner si, aujourd’hui, des mouvements terroristes se forment, tel Harakat Ashab al-Yamin al-Islamia (HAYI) (Mouvement islamique du peuple de la main droite), qui posent des bombes en Belgique, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni et, peut-être, en France. Ceux des chiites qui ont accepté le Velayat-e faqih se doivent de venger leur maître spirituel.
Comme si cela ne suffisait pas, Benyamin Netanyahou et Donald Trump s’en prennent désormais aux civils iraniens [4] qu’ils appelaient, hier, à « renverser leur régime » (sic). Las ! Les Iraniens, qui n’ont pas été convaincus par la propagande occidentale que les Gardiens de la révolution avaient massacré 40 000 de leurs compatriotes, se sont engagé en masse… dans les Gardiens de la révolution pour tenir les agresseurs en échec.
Ces opérations cruelles ont débuté avec les bombardements des stocks d’hydrocarbures de Téhéran, qui ont dégagé « des oxydes de soufre et d’azote », provoquant des pluies acides [5].
Chacun ayant bien compris que Benyamin Netanyahou et Donald Trump mènent une « agression » illégale contre l’Iran et se comportant comme des barbares, assassinant des dirigeants et visant délibérément des cibles civiles, a pu réaliser que l’Iran répondait de plein droit au traitement qu’il subissait.
C’est la grande découverte de cette guerre : le droit international prévoit que les États agressés peuvent se retourner contre leur agresseur non seulement sur leur territoire, mais aussi sur les bases militaires qui, de l’étranger, participent à l’agression, et enfin contre les États tiers qui hébergent ces bases [6]. Jamais, depuis la création des Nations unies, un État agressé n’avait attaqué son (ou ses) agresseur(s) sur le territoire d’un État tiers. Le monde entier avait oublié cette riposte, particulièrement efficace à l’heure de la globalisation économique [7].
Les membres du Conseil de sécurité eux-mêmes avaient oublié la « définition de l’agression », adoptée à l’unanimité sans vote, le 14 décembre 1974. Au point que, le 11 mars 2026, ils ont adopté la résolution 2817, qui « condamne avec la plus grande fermeté les attaques inacceptables perpétrées par la République islamique d’Iran » contre les six États du golfe et la Jordanie. Sans en avoir immédiatement conscience, ils ont voté un texte contraire à leurs signatures à tous et donc au droit international.
L’Arabie saoudite, le Bahreïn, les Émirats arabes unis, la Jordanie, le Koweït, Oman et le Qatar ont été précipités dans cette guerre, contre leur gré. Ces sept États — comme le Conseil de sécurité — ont d’abord réagi sans comprendre. Ils ont porté plainte devant le Conseil de sécurité. Puis, échange de lettres après échange de lettres, ils ont bien dû admettre que l’Iran est dans son droit et que le Conseil l’avait oublié. Ils ont tous signé la résolution 3314 (XXIX) de l’Assemblée générale des Nations unies (14 décembre 1974). Leurs protestations se sont faites moins virulentes, plus vagues. Tous avaient accepté d’héberger des bases militaires US pour assurer leur sécurité, et tous se retrouvent piégés par la présence de ces bases.
Il y a plusieurs manières de réagir à cette contradiction, soit en déclarant le droit international inapproprié, mais qui les protégera dans le futur ? Soit en déclarant que les États-Unis font n’importent quoi et les mettent en danger, mais comment s’affranchir de leur précieux parrain ?
Au moment où nous écrivons, plus de 80 lettres ont été échangées au Conseil de sécurité, mais aucun de ces sept État n’a tranché ce dilemme : le droit international ou les bases militaires étrangères. Il faut choisir.
Ne parvenant pas plus que les autres à concilier l’inconciliable, le Sultanat d’Oman, quant à lui, « invite le Conseil de sécurité à exercer les responsabilités qui lui incombent en faisant procéder à une évaluation globale et impartiale des causes profondes de cette crise afin que celles-ci puissent être traitées à la racine et pas uniquement à la surface » [8].
- Source : Réseau Voltaire












