L’Iran ne riposte, ni ne négocie, il poursuit sa quête révolutionnaire de justice par Thierry Meyssan
Nous ne comprenons pas du tout la position iranienne face aux États-Unis et à leurs alliés : le peuple iranien n’est pas surpris par la guerre. Il s’y attendait compte tenu de sa position anti-impérialiste. Il ne s’intéresse pas tant à négocier la fin des hostilités, qu’un nouvel ordre international. Il accepte de souffrir pour faire avancer son propre agenda. Washington peut gagner militairement, mais c’est Téhéran qui avance politiquement.
Le président Donald Trump, et avec lui l’ensemble des responsables politiques et commentateurs occidentaux, considère que les Iraniens devraient exclusivement tenter d’échapper aux bombes du Pentagone et de retrouver un niveau de vie acceptable. Ils devraient donc cesser leur programme nucléaire et ouvrir le détroit d’Ormuz.
Or, manifestement, ce n’est pas leur préoccupation. Les Occidentaux ne comprennent pas du tout ce que veulent les Iraniens qu’ils ne connaissent absolument pas. Ils n’ont toujours pas réalisé les messages de Mohammad Mossadegh et de Rouhollah Khomeiny : les Iraniens peuvent libérer leur pays de l’exploitation coloniale anglo-saxonne et libérer le monde de la domination coloniale occidentale en puisant dans leur religion la force nécessaire pour accomplir cette révolution.
Mohammad Mossadegh a montré qu’il était possible de récupérer les biens de la Nation. Il a nationalisé le pétrole et négocié la part que son pays a accordé aux compagnies étrangères. Certes, il a été renversé par la CIA et le MI6 avec la complicité du shah, mais ce qu’il avait accompli n’a jamais pu être abrogé. Mossadegh a réveillé une Nation exploitée.
Durant de longues années, Rouhollah Khomeiny n’a cessé de rêver que chaque musulman pouvait suivre les exemples des prophètes Ali et d’Hussein et consacrer sa vie à la justice. Il a imaginé que l’Iran se dégageait de son interprétation doloriste de la légende dorée de l’islam ; qu’il pourrait se libérer et libérerait le reste du monde, ce qui lui a valu d’être excommunié par tous les autres ayatollahs… et d’être choisi par Zbigniew Brzeziński pour remplacer le shah.
Certes, Khomeiny, qui était fort orgueilleux, a combattu Mossadegh, mais ils n’ont jamais divergé sur leur conception de la souveraineté iranienne.
Nous n’avons retenu de la révolution islamique que ses excès et ses folies. Chaque révolution est sanglante, mais nous ne les condamnons pas toutes de la même manière. Nous nous souvenons des condamnations à mort des Iraniens accusés, à tort ou à raison, d’être des agents des puissances coloniale ou de l’Iraq de Saddam Hussein, mais pas de la guerre que ces États ont imposé au pays. Nous avons vu la brutalité de la police des mœurs face aux femmes qui refusaient de porter le costume traditionnel, mais pas face aux hommes qui refusaient de porter la barbe.
En France, nous avons pourtant vécus la même chose : nos ancêtres ont condamné à mort ceux qui soutenaient les armées des monarchies coalisées et voulaient rétablir l’ordre de droit divin, allant jusqu’à massacrer les Vendéens. Les « sans-culottes » ont imposé leur uniforme et martyrisé ceux qui persistaient à s’habiller comme sous l’Ancien régime. Pourtant, nous savons bien que ces horreurs n’étaient pas la Révolution : c’était la création d’un nouvel ordre, fondé sur la liberté et l’égalité.
L’Iran contemporain a conscience que la décennie de terrible guerre (1980-1988) que l’Iraq et les Occidentaux lui ont livré n’était que le prélude au véritable affrontement. Il s’agissait d’empêcher la République islamique de se constituer. Il s’agit, désormais de réaliser le rêve de Khomeiny.
Sous nos yeux, le vieil ayatollah Rouhollah Khomeiny n’a pas cherché à récupérer ses biens, spoliés par le shah, mais a, dès son arrivée à Téhéran, appelé l’armée à se ranger du côté du peuple et tout le peuple iranien à se ranger du côté des opprimés.
C’est ce que l’Iran fait aujourd’hui.
Dès le début, l’Iran avait conscience de ne pas pouvoir abattre l’aviation israélo-états-unienne. Ses forces armées ont effectivement détruit quelques bombardiers en vol, mais l’Iran a choisi de montrer à ses amis arabes du golfe que les puissances coloniales les exploitaient. Il a attaqué les bases militaires états-uniennes en Arabie saoudite, au Bahreïn, aux Émirats arabes unis, en Jordanie, au Koweït et au Qatar. Il a expliqué à chacun de ces États qu’ils étaient complices de l’agression états-unienne puisqu’ils avaient cédé des parties de leurs territoires au Pentagone qui l’utilisait pour son agression.
Le cas du sultanat d’Oman est un peu différent. C’est un État neutre qui n’héberge aucune base militaire étrangère. Cependant, les 12 et 13 mars, il a laissé des bombardiers et des drones états-uniens survoler son territoire pour attaquer l’Iran. Après une vive altercation avec Téhéran, Mascate a mis fin à ces intrusions. Au contraire, les autres États du golfe n’ont pas pu changer leur position. Ils se sont entêtés à s’accrocher à la résolution 2817 du Conseil de sécurité, qui viole le droit international et consacre la supériorité du point de vue occidental.
Sur le moment, nul n’a compris ce qui se passait. Les commentateurs internationaux ont ironisé sur la bêtise des Iraniens qui attaquaient leurs propres alliés. Mais avec le temps, chacun de ces six États a commencé à se demander s’il n’avait pas lui-même provoqué son propre malheur ; si le problème n’était pas qu’ils avaient accepté des bases militaires états-uniennes pour les défendre et, qu’en réalité, elles les avaient transformés en mercenaires des Occidentaux et en cibles des Iraniens.
Enfonçant le clou, Téhéran a écrit aux gouvernements allemand, britannique, chypriote, roumain et bulgare pour leur signifier, à leur tour, qu’en autorisant le Pentagone à utiliser leurs bases militaires pour conduire son agression, ils s’en rendaient complices et s’exposaient à une riposte.
Puis les Iraniens ont évoqué la complicité de la plupart des États au monde — sauf la Russie, la Biélorussie et la Chine — dans le vol des avoirs iraniens à l’étranger et dans le siège des banques iraniennes avec lesquelles plus personne n’ose établir de relation. Sur le moment, personne n’a attaché d’importance à ces récriminations. Nul n’a donc compris quand les Iraniens ont évoqué une procédure administrative pour traverser le détroit d’Ormuz. Les commentateurs internationaux ont même ironisé sur la bêtise supposée des Iraniens qui voulaient imposer un péage dans un canal naturel.
Les Iraniens ont expliqué qu’ils n’autoriseraient que les navires non-impliqués dans l’agression à traverser le détroit, et qu’ils demandaient juste des garanties bancaires aux autres, en cas d’accident. La panique s’est alors emparée des compagnies maritimes : comment donner des garanties bancaires au système bancaire iranien, exclu du système bancaire mondial depuis trente ans par le secrétariat états-unien au Trésor ?
Cette fois l’Iran s’adresse à nous : nous sommes complices d’une politique qui vise à l’affamer et nous n’en avions pas conscience. Exactement comme l’Allemagne, l’Arabie saoudite, Bahreïn, la Bulgarie, les Émirats arabes unis, la Jordanie, le Koweït, le Qatar, la Roumanie et le Royaume-Uni sont complices de l’agression militaire sans jamais avoir choisi de s’y associer.
Nous allons devoir choisir : soit continuer à affamer les Iraniens, en feignant de ne pas en avoir conscience, soit nous affranchir des États-Unis.
- Source : Réseau Voltaire












