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Lundi, 23 Mars 2026

Le Monde d'Après Hormuz

Auteur : Stanislas | Editeur : Walt | Lundi, 23 Mars 2026 - 12h32

Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël frappaient l'Iran. Ils pensaient ouvrir une guerre. Ils ont ouvert une époque. Trois semaines plus tard, le Détroit d'Ormuz est devenu le laboratoire d'un nouvel ordre énergétique et monétaire mondial — dont la Russie sort grande gagnante sans avoir tiré un seul coup de feu.

I. LE PIÈGE PARFAIT

Il y a des moments dans l'histoire où une décision militaire produit exactement l'inverse de son intention stratégique. Stalingrad pour Hitler. L'Irak pour Bush. Le 28 février 2026 sera peut-être l'un d'eux. Washington pensait frapper l'Iran pour l'affaiblir, dissuader ses voisins, et démontrer la puissance de projection américaine. Résultat trois semaines plus tard : le Détroit d'Ormuz — par lequel transite 20% du pétrole mondial — est sous contrôle iranien de facto. La 5e Flotte n'a pas bougé. Les alliés du Golfe tremblent. Et le Japon — allié stratégique de premier ordre — négocie discrètement avec Téhéran pour faire passer ses pétroliers en yuan chinois.
Ce n'est pas une défaite militaire. C'est quelque chose de plus profond : la démonstration que la puissance navale américaine ne peut plus garantir la liberté de navigation dans le golfe Persique face à un adversaire déterminé et préparé. Cette garantie était l'un des piliers fondateurs de l'ordre mondial post-1945. Elle vient de vaciller publiquement, en direct, devant 8 milliards de personnes.

« La guerre était censée ouvrir le Détroit. Le Détroit est désormais offert au monde aux conditions de l'Iran, dans la devise de la Chine ».

La mécanique iranienne est d'une élégance redoutable. Téhéran n'a pas fermé le Détroit — il l'a rendu sélectif. Ouvert aux amis, fermé aux ennemis, négociable pour les autres. Chaque pays du monde est ainsi contraint de choisir son camp explicitement, publiquement, immédiatement. C'est une pression géopolitique d'une efficacité que dix ans de diplomatie iranienne n'auraient pas produite.
Et au centre du dispositif, une innovation financière qui pourrait s'avérer plus conséquente que n'importe quel missile : le passage se négocie en yuan. Pas en dollars. Pour la première fois dans l'histoire du pétrole moderne, le chokepoint le plus stratégique de la planète échappe à la dénomination dollar.

II. LE YUAN N'EST PAS CE QU'ON CROIT

Les chancelleries occidentales ont immédiatement présenté ce basculement comme une menace existentielle pour le système monétaire international. Certains commentateurs ont annoncé la mort du pétrodollar. La réalité est plus subtile — et plus intéressante.
Le yuan offshore — le CNH coté à Hong Kong — est librement convertible contre l'euro et le dollar sur des marchés profonds et liquides. Un acheteur japonais, indien ou turc qui règle son passage en yuan peut convertir ce yuan en dollars en quelques secondes, au marché, sans permission de Pékin. La transaction est un tunnel vers le système dollar, pas une rupture avec lui.
Ce que la crise d'Hormuz produit n'est donc pas la mort du dollar — c'est la démonstration que le dollar peut être contourné comme devise de règlement tout en restant la devise de référence. Nuance capitale. La fin du pétrodollar ne signifie pas la fin du dollar : elle signifie la fin du monopole américain sur les canaux de règlement du commerce énergétique.
Et cette fin-là est irréversible. Cinq ans de pratique transforment un contournement de crise en infrastructure permanente. Les banques centrales d'Asie du Sud-Est qui auront accumulé des positions en yuan pendant cette crise ne les liquideront pas toutes à la réouverture du Détroit. Les contrats libellés en yuan survivront à la guerre. Le CIPS — le système de paiement interbancaire chinois alternatif au SWIFT — aura été testé en conditions réelles à l'échelle mondiale. Il en sortira institutionnalisé.

« La Chine n'a pas construit un système de remplacement du dollar. Elle a construit un système de contournement du dollar — et la crise d'Hormuz vient de le valider grandeur nature ».

III. LA RUSSIE : LE GRAND BÉNÉFICIAIRE SILENCIEUX

Il est une puissance qui observe cette séquence avec une satisfaction qu'elle se garde bien d'exprimer trop ouvertement : la Russie. Moscou n'a pas tiré un seul coup de feu dans ce conflit. Elle n'a pas eu besoin.
Depuis le 28 février, le Brent a dépassé les 100 dollars. Chaque baril russe vendu — même à prix discount vers l'Asie — génère des revenus que le budget de guerre de Moscou n'anticipait pas. La guerre en Ukraine se finance mieux quand Hormuz est bloqué. C'est arithmétique.
Mais le gain russe va bien au-delà du prix du baril. En quatre ans de sanctions occidentales, la Russie a été contrainte de construire exactement le système alternatif que la crise d'Hormuz vient de rendre indispensable au reste du monde : routes commerciales contournant l'Occident, circuits financiers hors SWIFT, règlement en devises nondollar. Ce que Moscou a fait par nécessité depuis 2022, Téhéran, New Delhi, Jakarta et Kuala Lumpur le font désormais par choix contraint.
La Russie est passée en quelques semaines de paria monétaire à pionnier d'un modèle que le monde entier expérimente. Le manuel de survie aux sanctions russes est devenu le manuel de référence de la géopolitique énergétique de 2026.
À cela s'ajoute un bénéfice stratégique immédiat : la distraction totale de Washington. Le Congrès américain, la 5e Flotte, les diplomates du Département d'État, les alliés du Golfe — tout le système de puissance américain est absorbé par la crise iranienne. L'attention sur l'Ukraine s'effondre mécaniquement. C'est la fenêtre que Moscou attendait pour consolider ses positions sur ce théâtre sans pression diplomatique maximale.

« La Russie a obtenu sans rien faire ce qu'aucune manœuvre diplomatique n'aurait produit en dix ans de négociations ».

IV. L'ERREUR D'ANALYSE OCCIDENTALE

Depuis 2022, le consensus analytique occidental sur la Russie repose sur une série de prémisses qui méritent d'être réexaminées à la lumière des faits.

Sur les sanctions : leur impact a été deux à trois fois inférieur aux projections initiales, de l'aveu même du FMI. L'économie russe a absorbé le choc, s'est adaptée, et a trouvé des routes alternatives. La convertibilité du yuan offshore en dollar ou euro via Hong Kong a fourni un tunnel financier que les architectes des sanctions n'avaient pas anticipé.

Sur la technologie : les restrictions d'exportation ont produit l'effet inverse à moyen terme. Contrainte de se sevrer des composants occidentaux, la Russie a accéléré le développement de filières domestiques. Les drones de troisième génération déployés en Ukraine en 2025 sont majoritairement produits localement. La nécessité est mère de l'innovation — leçon que l'Iran avait apprise avant elle.

Sur la démographie : l'indice de fécondité russe — autour de 1,5 — est comparable à la France et supérieur à l'Allemagne, nettement au-dessus du Japon et de la Corée du Sud. Les pertes au front, tragiques, restent absorbables à l'échelle d'une population de 145 millions d'habitants. L'URSS a perdu 27 millions entre 1941 et 1945 et s'en est remise. La comparaison est douloureuse — elle est factuelle.

Sur la Chine : la relation sino-russe a été systématiquement présentée comme une asymétrie où Moscou serait le partenaire junior. La réalité est plus complexe. La Russie fournit à la Chine ce dont elle a le plus besoin : de l'énergie par voie terrestre, non exposée aux chokepoints maritimes que la Navy américaine contrôle. Malacca, Taïwan, Hormuz — la vulnérabilité maritime chinoise est structurelle. La Russie en est l'assurance. C'est une interdépendance, pas une subordination.

Ces erreurs d'analyse ne sont pas accidentelles. Elles reflètent un biais de sélection systématique dans les sources occidentales — think tanks atlantistes, institutions de Bretton Woods, presse anglophone — qui ont un intérêt structurel à présenter l'adversaire comme plus fragilisé qu'il ne l'est. Ce n'est pas de la propagande grossière. C'est un cadrage qui s'accumule et finit par déformer la décision politique.

V. LE MONDE EN 2031 — PROSPECTIVE

Que se passe-t-il si la configuration actuelle — Hormuz sélectivement ouvert, yuan partiellement institutionnalisé, Russie en position de force — se maintient et se consolide sur cinq ans ?

L'architecture financière se dédouble. Il n'y aura pas un système monétaire mondial en 2031 — il y en aura deux. Un système dollar-euro pour les échanges entre démocraties occidentales et leurs partenaires proches. Un système yuan-rouble-roupie pour les échanges au sein de l'axe eurasiatique élargi. Ces deux systèmes seront partiellement connectés — via la convertibilité CNH — mais structurellement distincts. La globalisation financière des années 1990-2020 sera définitivement révolue.

L'OPEP+ devient un instrument russe autant qu'arabe. Si l'Arabie Saoudite est fragilisée par cinq ans de pression sur le peg riyal-dollar, si les Émirats ont dû négocier des compromis coûteux avec Téhéran, l'influence de Moscou au sein de l'organisation productrice s'accroît mécaniquement. La discipline de production pétrolière mondiale sera en partie co-décidée par le Kremlin.

Le Japon et la Corée réévaluent leur posture stratégique. Cinq ans de dépendance énergétique non garantie par la Navy américaine produiront inévitablement une réflexion sur la souveraineté énergétique et l'architecture de sécurité de l'Asie du Nord-Est. Ce ne sera pas une rupture avec Washington — mais ce ne sera plus l'alignement inconditionnel de l'ère précédente.

L'Indonésie et l'ASEAN en position de force relative. Les pays nonalignés — ceux qui refusent de choisir entre les deux systèmes — seront les grands arbitres du nouvel ordre. L'ASEAN, l'Inde, le Brésil, la Turquie naviguent déjà entre les deux systèmes avec une agilité que ni Washington ni Pékin ne peuvent contraindre totalement. Jakarta, en particulier, avec ses ressources en nickel, cobalt et terres rares indispensables à la transition énergétique mondiale, dispose d'un levier de négociation considérable.

La Russie consolide son assise eurasiatique. Territoire ukrainien partiellement intégré, architecture financière alternative opérationnelle, partenariat sino-russe institutionnalisé, prix de l'énergie élevés finançant la reconstruction — les conditions d'un retour en force économique sont réunies. La vraie inconnue reste la capacité du Kremlin à réussir la conversion d'une économie de guerre en économie de paix productive. C'est un défi politique, pas stratégique.

« Le monde de 2031 ne sera pas multipolaire au sens théorique du terme. Il sera bipolaire-plus : deux systèmes structurants, une frange de nonalignés qui en seront les arbitres et les bénéficiaires ».

CONCLUSION : CE QUE L'OCCIDENT REFUSE DE VOIR

La tentation, dans les capitales occidentales, est de lire cette séquence comme une crise passagère — une turbulence géopolitique qui se résoudra quand l'Iran sera suffisamment affaibli militairement pour rouvrir le Détroit sans conditions.

Cette lecture est probablement la plus dangereuse des erreurs d'analyse disponibles.
Ce qui s'est joué depuis le 28 février 2026 n'est pas une crise dans le système — c'est une crise du système. Le postulat fondateur de l'ordre mondial américain depuis 1974 — que Washington peut garantir la liberté de navigation dans le Golfe et donc la sécurité du commerce énergétique mondial libellé en dollars — vient d'être mis en défaut publiquement.

On ne remet pas ce génie dans sa bouteille. Même si le Détroit rouvre totalement demain, trois réalités demeurent acquises : la preuve de concept du contournement a été faite, l'infrastructure yuan a été testée et validée, et la crédibilité du parapluie américain en Asie a pris un coup dont les alliés régionaux tireront des conclusions durables.

La Russie, elle, a compris quelque chose que l'Occident met du temps à formuler : dans la géopolitique du XXIe siècle, les victoires les plus décisives ne se remportent pas sur les champs de bataille. Elles se remportent dans les systèmes de paiement, les routes logistiques, et les chokepoints énergétiques.

Ormuz, mars 2026. Le monde a changé. Pas dans un bruit d'explosion — dans le silence d'un pétrolier qui longe l'île Larak en éteignant son transpondeur AIS, et rallume à l'autre bout avec une cargaison réglée en yuan.


- Source : ZeJournal

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