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Vendredi, 06 Mars 2026

Le robinet de Poutine

Auteur : Mario | Editeur : Walt | Vendredi, 06 Mars 2026 - 16h00

Le 4 mars 2026, Vladimir Poutine a glissé une phrase qui a fait trembler les marchés de l'énergie européens. Ce n'était pas un ultimatum, pas un décret — juste, selon ses propres mots, « une réflexion à voix haute ». Mais dans la bouche du maître du Kremlin, à l'heure où la crise iranienne fait flamber les prix du gaz et où Bruxelles finalise son calendrier d'embargo, cette pensée à voix haute pesait le poids d'une bombe à retardement.

I. La déclaration

C'est dans une interview accordée au journaliste de la télévision d'État Pavel Zarubin, diffusée le 4 mars 2026, que Poutine a prononcé les mots qui allaient secouer les salles de marché européennes. Le contexte immédiat : une question sur la flambée des prix du gaz en Europe, portés par la crise iranienne et les perturbations dans le détroit d'Ormuz.

« D'autres marchés s'ouvrent maintenant. Et peut-être serait-il plus rentable pour nous d'arrêter d'approvisionner le marché européen dès maintenant ».

— Vladimir Poutine, télévision d'État russe VGTRK, 4 mars 2026.

Poutine a immédiatement ajouté qu'aucune décision formelle n'avait été arrêtée, et qu'il chargerait son gouvernement « d'étudier la question avec les entreprises du secteur ». Mais l'effet de la phrase était produit. En quelques heures, le prix du gaz sur le hub TTF européen bondissait de plus de 20 %, approchant les 52 euros par mégawattheure.

La déclaration survenait au lendemain d'une rencontre avec le ministre hongrois des Affaires étrangères, Péter Szijjártó, venu à Moscou spécialement pour discuter d'énergie. Poutine avait qualifié la Hongrie et la Slovaquie de « partenaires les plus fiables » — une formulation qui ne doit rien au hasard.

II. Le timing parfait

Rarement une menace géopolitique aura été aussi bien calibrée dans le temps. Poutine a choisi de l'émettre à l'intersection de trois événements simultanés qui maximisent sa portée.

Premier facteur : la crise iranienne. Depuis le déclenchement des opérations Epic Fury et Roaring Lion fin février 2026, les tensions autour du détroit d'Ormuz ont perturbé les flux de GNL en provenance du Qatar et du Golfe. Les frappes iraniennes sur des infrastructures de GNL qataries ont aggravé la situation. L'Europe, qui s'était précipitée vers le gaz liquéfié américain et du Golfe comme alternative au gaz russe, découvre brutalement la fragilité de cette substitution.

Deuxième facteur : le calendrier européen. Le 26 janvier 2026, l'UE avait approuvé un plan d'élimination progressive de toutes ses importations de gaz russe — les contrats de GNL à court terme dès le 25 avril 2026, le gaz par gazoduc d'ici fin 2027. Poutine retourne l'argument avec une logique imparable : « Puisque vous allez nous interdire dans deux mois, pourquoi n'en prendrions-nous pas l'initiative maintenant ? »

Troisième facteur : le naufrage de l'Arctic Metagaz. Le même jour, Poutine accusait l'Ukraine d'avoir coulé à l'aide de drones navals un méthanier russe transportant du GNL depuis Mourmansk, au large des côtes libyennes. Les trente membres d'équipage ont été secourus, mais l'incident — qualifié par Moscou d'« acte terroriste » — renforçait le récit d'une Europe énergétiquement assiégée sur tous les fronts.

III. Ce que l'Europe a construit — et ce qu'elle a fragilisé

Le bilan des quatre ans de sevrage est ambigu. D'un côté, une réussite indéniable : avant 2022, le gaz russe représentait environ 45 % des approvisionnements européens. En 2025, cette part était tombée à 13 % selon le Conseil de l'UE, et à environ 6 % selon certaines estimations. Personne n'aurait parié sur une telle vitesse de désintoxication.

De l'autre, une nouvelle dépendance est née. Les États-Unis ont fait passer leur part dans les importations de GNL européennes de 29 % en 2021 à 53 % en 2025. Ce transfert de dépendance — de Moscou à Washington — s'est opéré à un coût énergétique nettement supérieur, et expose l'Europe à un risque de nature différente : commercial et géopolitique à la fois.

Poutine a d'ailleurs visé directement ce talon d'Achille dans son interview : en cas de pénurie mondiale, les fournisseurs « amis » — américains en tête — iront là où les prix sont les plus élevés. « Il n'y a ici aucune motivation politique, seulement des intérêts commerciaux », a-t-il déclaré avec une ironie à peine voilée. La crise iranienne lui donne momentanément raison : les armateurs de GNL américains redirigent déjà certaines cargaisons vers les marchés asiatiques qui offrent des primes plus élevées.

La Russie, de son côté, a accéléré sa propre réorientation. Les exportations de gaz russe vers la Chine via le gazoduc Power of Siberia 1 ont bondi d'environ un quart en 2025, dépassant pour la première fois les livraisons vers l'UE avec 38,8 milliards de m³. Un contrat pour Power of Siberia 2 pourrait être signé en 2026, ce qui rendrait définitivement la menace de coupure vers l'Europe non seulement crédible, mais économiquement supportable pour Moscou.

IV. Les fractures internes à l'UE

La stratégie de Poutine mise explicitement sur les divisions internes à l'Union européenne. La Hongrie et la Slovaquie constituent le point de rupture le plus évident. Budapest a voté contre l'embargo sur le gaz russe, menaçant de saisir la Cour de justice de l'UE. Le premier ministre hongrois Viktor Orbán a décrit le pétrole et le gaz russes comme « essentiels pour garantir des prix acceptables pour les services publics » hongrois.

Szijjártó, rentrant de Moscou, n'a rien caché de ses intentions : Moscou continuera à livrer la Hongrie et la Slovaquie « si leurs dirigeants poursuivent la même politique ». Le message est limpide — il existe une Europe qui négocie avec Poutine pendant que l'autre impose des sanctions. Cette dualité affaiblit structurellement la position de négociation de Bruxelles.

Au-delà des cas hongrois et slovaque, plusieurs pays d'Europe centrale restent structurellement exposés : leurs infrastructures ont été conçues pour recevoir du gaz venant de l'Est, et leur reconversion vers le GNL ou le gaz norvégien nécessite des investissements en terminaux et gazoducs qui prennent des années.

V. Ce que Poutine veut vraiment

La menace de coupure n'est probablement pas une décision commerciale mûrement réfléchie. Les recettes russes tirées du gaz exporté vers l'Europe restent significatives — plus de 15 milliards d'euros par an selon le Conseil de l'UE — dans un contexte où les revenus pétroliers et gaziers ont déjà chuté d'un quart en 2025 sous l'effet des sanctions.

Ce que Poutine cherche est plus subtil. D'abord, accélérer les divisions au sein de l'UE entre pays pro-embargo et pays dépendants. Ensuite, pousser Bruxelles à réviser ou assouplir son calendrier de sanctions — la Commission européenne se retrouvant dans la position inconfortable de demander à l'Ukraine de rouvrir le pipeline russe qu'elle avait fermé. Enfin, signaler à la Chine que la Russie est prête à se tourner vers elle de façon définitive, ce qui renforce le pouvoir de négociation de Moscou dans des discussions sur Power of Siberia 2.

Il y a aussi, dans la déclaration de Poutine, une dimension de vengeance froide. Depuis 2022, l'Europe lui a répété qu'elle n'avait plus besoin de lui. Il répond, au moment où elle est la plus vulnérable — flambée des prix, crise iranienne, hiver finissant — qu'il pourrait en décider ainsi lui-même, et en premier.

En guise de conclusion

L'Europe a réussi quelque chose d'historique en réduisant sa dépendance au gaz russe de 45 % à moins de 15 % en trois ans. Mais elle a accompli cet exploit en s'appuyant sur des alternatives qui se révèlent, elles aussi, fragiles dès que le monde géopolitique se complique.

La menace de Poutine — réelle ou tactique — illustre une vérité que l'UE préfère ignorer : dans un monde de crises simultanées, l'énergie reste l'arme ultime. Et tant que le robinet existe, même fermé aux trois quarts, le maître du Kremlin conserve le geste de le tourner.

Sources:

Euronews, « Poutine : la Russie peut interrompre ses livraisons de gaz à l'Europe 'tout de suite' », 5 mars 2026 — La Nouvelle Tribune, « Avant d'être banni, Poutine prêt à couper lui-même le gaz à l'Europe », 5 mars 2026 — Planètes360, « Sur fond de crise iranienne, Poutine brandit la menace d'une coupure du gaz russe vers l'Europe », 5 mars 2026 — Reuters / Boursorama, « Exportations de gaz par gazoduc et de GNL de la Russie », 5 mars 2026 — RT en français, « Poutine : la Russie respectera ses obligations mais pourrait se détourner de l'Europe », 4 mars 2026.


- Source : ZeJournal

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