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Jeudi, 03 Avr. 2025

Le cimetière du journalisme

Auteur : Marginalia Subversiva | Editeur : Walt | Mercredi, 02 Avr. 2025 - 20h48

Le journalisme, le vrai, se nourrit de vérité. Nous continuons à écrire. Gaza n'est pas que le lieu où le journalisme se meurt. C'est là où le journalisme renaît, dans le sang, le courage & la vérité.

Cet article s’appuie sur les conclusions du rapport de Nick Turse de mars 2025, “The Reporting Graveyard”, publié par le projet Costs of War du Watson Institute for International and Public Affairs de l’université Brown, et y répond. Le rapport documente méticuleusement le ciblage et le meurtre de plus de 232 journalistes à Gaza, exposant le silence systématique des professionnels des médias palestiniens en plein génocide.

Le génocide à Gaza ne cible pas seulement les corps, mais aussi les archives de ces corps. Depuis octobre 2023, plus de 232 journalistes et professionnels des médias palestiniens ont été assassinés. Gaza est devenue, selon les mots de Nick Turse, un “cimetière du journalisme”. Mais soyons clairs : cette expression, bien que juste, minimise l’ampleur et l’intention de la violence. Gaza n’est pas seulement un cimetière. C’est une scène de crime, soumise à un blocus et à un processus d’effacement.

Il ne s’agit pas simplement de censure. C’est une campagne d’extermination contre la souveraineté narrative.

Et elle a un nom : l’aléthicide

Tel que défini par l’universitaire Marc Owen Jones dans ‘Third World Quarterly’(2025), l’aléthicide est le ciblage et l’anéantissement délibérés de la vérité par la censure, la propagande et la destruction des preuves. Ce n’est pas un sous-produit du génocide. C’est son essence même. Les meurtres de journalistes à Gaza ne sont pas des dommages collatéraux, ils font partie de la stratégie première. Tuer les témoins. Brûler les archives. Redéfinir le crime en “légitime défense”.

Ce n’est pas une guerre. Ce n’est pas un champ de bataille. C’est une zone d’extermination des témoins. Le régime d’occupation israélien, armé jusqu’aux dents et protégé par le financement, la surveillance et l’impunité diplomatique des États-Unis, ne se contente pas de massacrer des civils. Il s’attaque méthodiquement à ceux qui documentent le massacre.

Nous assistons à la fusion violente de l’anéantissement militaire et de l’effacement épistémique.

C’est de l’aléthicide : la destruction génocidaire de la vérité, de la mémoire et du droit de raconter sa propre survie.

Les journalistes à Gaza ne sont pas pris entre deux feux, ils sont les cibles. Israël a interdit à tous les journalistes étrangers d’entrer à Gaza. Il a délibérément assassiné des reporters locaux, les a qualifiés de “terroristes” ou de “combattants”, et a rasé tous les principaux bâtiments des médias dans la bande de Gaza. Ce ne sont pas des “accidents”. Il s’agit d’éliminations stratégiquement planifiées des archives.

Et avec cette stratégie, l’aléthicide va de pair avec la propagande du voyeurisme génocidaire, qui consiste à présenter les atrocités comme un spectacle, tout en faisant taire la voix des opprimés. Les médias occidentaux diffuseront les images de bombardements, zoomeront sur les corps et exploiteront le chagrin des Palestiniens pour faire la une des journaux, tout en marginalisant, en mettant en doute ou en diffamant carrément les reporters qui vivent et meurent pour les documenter.

Hossam Shabat était l’un de ces témoins.

Âgé de seulement 23 ans, Hossam a été assassiné le 24 mars 2025 lors d’une frappe aérienne israélienne. Il n’était pas seulement journaliste, c’était un combattant de la Résistance avec un objectif. Un homme qui disait la vérité. Un enfant qui a grandi sous blocus, sous surveillance de drones, subissant des campagnes de bombardements sans fin.

  • À 7 ans, il a vu les chars arriver – 1 400 personnes massacrées.
  • À 10 ans, le ciel a plu du feu.
  • À 11 ans, une autre invasion – 2 200 personnes ont disparu.
  • À 19 ans, encore des bombes.
  • À 21 ans, le début de cet holocauste.
  • À 23 ans, ils l’ont assassiné.

Hossam a survécu au génocide. Et il y a laissé la vie. Non pas à cause d’une “tragique erreur de calcul”, mais parce qu’il a osé documenter le crime. Son nom n’a jamais fait la une des journaux occidentaux. Son visage n’a pas été mis à l’honneur par les prix de la liberté de la presse. Mais il a compté. Il compte toujours. Hossam est un martyr parmi des centaines d’autres, mais sa voix résonne au-delà de la mort. Il a été réduit au silence pour que l’État puisse parler plus fort.

C’est la logique de l’aléthicide : tuer le corps, brûler la mémoire, effacer le témoin.

Et pourtant, Hossam a continué à publier malgré cet enfer. Il a témoigné sans rien d’autre qu’un stylo, un téléphone et la volonté de survivre. Et en refusant de se taire, il est devenu une menace pour l’empire.

Hossam était un nom. Mais il était aussi tous les autres. Chaque journaliste palestinien tué à Gaza endossait deux rôles insupportables : celui de survivant et celui d’historien. Certains étaient en direct à l’antenne lorsque leur maison était bombardée. Certains ont perdu leurs enfants, leurs frères et sœurs, leurs conjoints, et ont continué à rendre compte. Certains ont été assassinés après qu’Israël les a qualifiés d’“affiliés” au Hamas, souvent sur la base de simples “posts”sur les réseaux sociaux ou de propagande pixélisée.

Ce n’est pas juste de la censure. C’est une campagne d’extermination contre la souveraineté narrative.

Pendant que ce génocide se déroule, plus de 70 médias occidentaux ont signé une lettre politiquement correcte demandant au régime israélien de les autoriser à entrer à Gaza, tout en se faisant les chantres de sa propagande, en ignorant le nettoyage ethnique en Cisjordanie et en régurgitant des mensonges sur la Résistance qualifiée de “terrorisme”. Ils osent déplorer la mort de la “vérité” tout en refusant de nommer les assassins des journalistes.

Ces mêmes médias qui encensent les journalistes ukrainiens remettent en question l’humanité de ceux qui sont palestiniens. Ils publient des tribunes libres justifiant le génocide. Ils font taire les voix palestiniennes. Et lorsqu’ils présentent “les deux camps”, ils donnent la parole aux colons qui appellent au nettoyage ethnique tandis que les Palestiniens saignent hors champ.

C’est la propagande du voyeurisme génocidaire : le regard du monde se fixe sur le pays, mais il est mal informé, manipulé par un déluge de désinformation, un langage aseptisé et une inversion narrative qui le plongent dans l’apathie. L’aléthicide en est le moteur. La propagande du voyeurisme génocidaire en est l’objectif.

Ils œuvrent ensemble à accomplir ce que seules les bombes ne peuvent réaliser : effacer les traces du crime alors que celui-ci est en cours.

Cette pratique n’a rien de nouveau. Le régime sioniste a une longue histoire de répression des journalistes. De l’assassinat de Shireen Abu Akleh, abattue d’une balle dans la tête alors qu’elle effectuait un reportage en portant un gilet pare-balles, à la frappe aérienne qui a détruit le siège d’Al Jazeera à Gaza, le message a toujours été le même : tuez le témoin, et personne ne sera tenu pour responsable.

La question demeure donc : allez-vous les laisser faire ?

Traiterez-vous Hossam et les autres comme des hashtags et des victimes, ou vous souviendrez-vous que le journalisme est une forme de résistance ? Que chaque journaliste palestinien assassiné faisait partie d’une tradition de vérité que les médias occidentaux ont reniée depuis longtemps ?

Car si nous laissons faire, nous ne serons pas seulement témoins de la mort du journalisme à Gaza.

Nous assisterons à la mort du journalisme, point final.

Hossam méritait de vieillir. La famille de Wael Dahdouh aussi. Samer Abu Daqqa aussi. Les enfants debout aux côtés des journalistes quand les bombes sont tombées aussi. Ils n’étaient pas des “professionnels des médias”. Ils étaient les archivistes des atrocités, les gardiens de la mémoire du génocide.

Leur meurtre est une injonction : se taire, ou mourir.

Mais voici notre message en retour :

Nous n’oublierons pas. Nous ne nous tairons pas. Et nous ne pardonnerons pas.

L’aléthicide se nourrit de l’effacement. Nous nommons donc les morts.

Le voyeurisme du génocide se nourrit du show. Nous exigeons donc de la substance.

Le journalisme, le vrai, se nourrit de la vérité. Nous continuons donc à écrire.

Gaza n’est pas seulement l’endroit où le journalisme se meurt.

C’est là que le journalisme renaît, dans le sang, le courage et la vérité absolue.

Traduction : Spirit of Free Speech

Références

Jones, M. O. (2025). Evidencing Alethocide: Israel’s War on Truth in Gaza. Third World Quarterly, 1–18. https://doi.org/10.1080/01436597.2025.2462791

Turse, N. (2025). The Reporting Graveyard: Israel’s War on Journalists in Gaza. Costs of War Project, Watson Institute for International and Public Affairs, Brown University. https://watson.brown.edu/costsofwar/papers/2025/reporting-graveyard

leGaïe, S. (2025). Genocide Voyeurism Propaganda: How Genocidal Regimes Use Public Brutality as a Weapon. Marginalia Subversiva.


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