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Jeudi, 19 Mars 2026

L’arme silencieuse de l’Iran : les câbles sous-marins, nouveau front de la guerre du Golfe

Auteur : Romi | Editeur : Walt | Jeudi, 19 Mars 2026 - 16h00

Au-delà du pétrole et du gaz, Téhéran dispose d’un levier de pression numérique sous-estimé : les câbles sous-marins qui irriguent en données les monarchies du Golfe, les grandes plateformes technologiques mondiales et les flux financiers intercontinentaux. Une menace silencieuse, mais potentiellement dévastatrice.

L’idée reçue : l’Iran ne peut frapper que les hydrocarbures

Depuis le début du conflit ouvert le 28 février 2026, le débat public se focalise quasi exclusivement sur la capacité iranienne à perturber les marchés pétroliers et gaziers mondiaux : fermeture du détroit d’Ormuz, frappes sur les raffineries du Golfe, attaques sur Ras Laffan. Cette vision est non seulement réductrice, elle est stratégiquement dangereuse. Elle omet un atout considérable que Téhéran n’a pas encore pleinement activé, mais qu’il a désormais officiellement mis sur la table : les câbles sous-marins de fibre optique qui traversent les eaux du Golfe persique et de la mer Rouge.

Ces artères invisibles transportent non pas du pétrole brut, mais quelque chose d’aussi vital au fonctionnement des économies modernes : les données. Communications bancaires, transactions financières, flux d’intelligence artificielle, e-commerce, médias : rien de tout cela ne survit sans elles. Et les monarchies du Golfe, qui ont massivement investi dans leur transformation numérique, y sont plus exposées que quiconque.

Une géographie numérique à haut risque

Le Golfe persique et ses environs constituent l’un des nœuds les plus critiques du réseau internet mondial. Plusieurs systèmes de câbles sous-marins stratégiques y transitent : SEA-ME-WE 5, l’un des grands axes reliant l’Asie du Sud-Est à l’Europe ; EPEG (Europe-Persia Express Gateway), qui relie l’Europe à l’Inde ; et OMRAN, qui connecte Oman à l’Iran. Ces infrastructures ne sont pas de simples câbles de télécommunications : elles constituent la colonne vertébrale numérique d’une région en pleine effervescence technologique.

Pour la première fois depuis l’existence de l’internet commercial, les deux seuls corridors de sortie pour les données de la région sont simultanément menacés. L’Iran a déclaré le détroit d’Ormuz fermé à la navigation commerciale le 3 mars, les Houthis ayant repris leurs attaques en mer Rouge contre les navires. Si ces deux goulets venaient à être physiquement coupés, aucun navire de réparation spécialisé ne pourrait y accéder en toute sécurité. Doug Madory, directeur de l’analyse internet chez Kentik, est formel : fermer les deux points de passage simultanément constituerait un événement perturbateur à l’échelle mondiale sans précédent.

« Fermer les deux points de passage simultanément serait un événement perturbateur à l’échelle mondiale. Je ne suis pas au courant que cela se soit jamais produit. » — Doug Madory, Kentik

Des milliards en otage : le pari numérique du Golfe se retourne contre lui

Depuis dix ans, Amazon, Microsoft, Google et Meta ont investi des milliards de dollars en centres de données au Golfe. L’initiative Pax Silica de janvier 2026 avait encore renforcé ce partenariat technologique, intégrant les Émirats arabes unis et le Qatar dans un effort américano-technologique visant à exclure les puces chinoises de la région. Abu Dhabi’s G42 avait coupé ses liens avec Huawei, et le fonds Humain s’était aligné sur les fournisseurs de puces américains.

Cette stratégie avait un angle mort stratégique majeur : elle s’était concentrée sur la chaîne d’approvisionnement des semi-conducteurs et l’alignement géopolitique, non sur la défense physique des infrastructures numériques en cas de conflit de haute intensité. Alcatel Submarine Networks (ASN), la société française mandatée pour poser le câble 2Africa Pearls — reliant Oman, les Émirats, le Qatar, l’Arabie saoudite, Bahreïn, le Koweït, l’Irak, le Pakistan et l’Inde — a été contrainte d’émettre des avis de force majeure à ses clients, déclarant ne plus pouvoir opérer en sécurité dans le Golfe. Les travaux du plus grand système de câbles sous-marins au monde ont été brutalement interrompus alors qu’ils entraient dans leur phase finale.

Le SEA-ME-WE 6 Gulf Extension (câble Al Khaleej), prévu pour traverser le détroit d’Ormuz et atterrir sur la côte est de l’Arabie saoudite avec des branches vers Bahreïn, le Qatar et les Émirats, est également gelé. Des années de planification et des centaines de millions d’euros d’investissement sont en suspens.

La menace iranienne : un levier asymétrique à double effet

Les autorités iraniennes ont désormais explicitement menacé de couper les câbles sous-marins des États du Golfe qui maintiennent une présence militaire américaine sur leur sol. La marine des Gardiens de la révolution islamique (CGRI), bien dotée en sous-marins légers et en capacités de guerre des fonds marins dans les eaux peu profondes du Golfe, est techniquement capable de sectionner ces infrastructures. La profondeur moyenne du Golfe persique ne dépasse pas 50 mètres, ce qui facilite considérablement ce type d’opération.

L’efficacité de cette menace repose sur une asymétrie fondamentale : couper un câble ne déclenche pas les mêmes mécanismes d’escalade militaire immédiate qu’une frappe sur un pétrolier ou une base militaire. Pourtant, les conséquences économiques peuvent être équivalentes, voire supérieures. Une monarchie du Golfe privée de connectivité internet perdrait en quelques heures l’accès à ses systèmes financiers, à ses bourses, à ses services gouvernementaux numériques et à ses capacités logistiques portuaires.

Par ailleurs, les réparations sont hors de portée tant que le conflit perdure. Les câbles sous-marins se réparent depuis des navires spécialisés qui mettent des semaines à intervenir — en temps de paix, dans des eaux sécurisées. En zone de guerre active, ce délai devient indéfini. Sam Zabin du Center for Strategic and International Studies résume l’enjeu : les infrastructures numériques ont été traitées comme des actifs commerciaux, jamais comme des enjeux de sécurité nationale.

L’atout Houthis : Bab el-Mandeb, le goulet le plus stratégique de la planète

Si le Golfe persique constitue un front numérique de premier ordre, la mer Rouge et le détroit de Bab el-Mandeb représentent un risque encore plus systémique pour l’internet mondial. Environ 17 câbles sous-marins y transitent, assurant la grande majorité du trafic de données entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Parmi eux, SEA-ME-WE 5 et EPEG, qui représentent à eux seuls une fraction massive du trafic intercontinental.

Les Houthis, qui contrôlent les côtes yéménites de la mer Rouge et une partie des approches de Bab el-Mandeb, ont repris leurs attaques sur la navigation en solidarité avec l’Iran après la rupture du cessez-le-feu de fin 2025. Leur positionnement géographique est stratégiquement supérieur à celui de l’Iran dans le Golfe pour ce qui est du trafic internet mondial : une perturbation à Bab el-Mandeb affecterait directement les connexions Europe-Asie et Europe-Afrique, au cœur des échanges numériques mondiaux.

Une escalade américaine supplémentaire entraînerait très probablement une activation pleine et entière de cette capacité Houthis. Ce scénario transformerait le conflit d’une crise régionale en une perturbation structurelle de l’internet mondial dont les effets se feraient sentir bien au-delà du Moyen-Orient.

« Les infrastructures numériques ont été traitées comme des actifs commerciaux, pas comme des enjeux de sécurité nationale. » — Sam Zabin, CSIS

La dimension cyber : une guerre déjà en cours

La menace physique sur les câbles s’inscrit dans un contexte de guerre hybride déjà très active. Les opérations de guerre électronique iranienne comprennent des perturbations des systèmes GPS et d’identification automatique (AIS) qui affectent plus de 1 100 navires dans la région du Golfe. L’Iran a déjà pris pour cible des centres de données d’Amazon Web Services au Moyen-Orient via des attaques de drones, signalant une doctrine qui ne distingue plus les infrastructures physiques des infrastructures numériques.

À l’intérieur de l’Iran, le régime a imposé son propre blackout numérique : selon les données de Kentik, le trafic internet entrant dans le pays s’est effondré le 28 février et est resté quasi nul depuis, sur les trois principaux réseaux iraniens (MCCI, MTN Irancell, TIC). Cette coupure délibérée limite paradoxalement la capacité de l’Iran à mener des cyberoffensives coordonnées — mais ne l’empêche pas d’agir physiquement sur les câbles.

Un angle mort occidental aux conséquences mondiales

La communauté internationale commence à peine à mesurer l’étendue de cet angle mort stratégique. La France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas et le Japon se sont déclarés « prêts à contribuer » à sécuriser le détroit d’Ormuz, mais leurs déclarations concernent exclusivement la navigation maritime des navires commerciaux, pas la protection des câbles sous-marins.

L’Europe, qui a massivement augmenté ses importations de GNL qatari depuis l’invasion russe de l’Ukraine et dont une fraction substantielle du trafic internet intercontinental transite par ces mêmes corridors, est doublement exposée : à la fois sur le plan énergétique et sur le plan numérique.

L’analyste Kristian Alexander, du Rabdan Security and Defence Institute d’Abu Dhabi, formule l’enjeu avec clarté : « Un scénario théorique est devenu un précédent concret. Ce conflit ne crée pas nécessairement un nouveau risque — il valide ce qui figurait déjà dans chaque modèle de menace sérieux ».

Les câbles sous-marins du Golfe persique et de la mer Rouge sont devenus, en quelques semaines, l’une des lignes de front les plus silencieuses et les plus redoutables du conflit. Leur coupure n’engendrerait ni images de flammes ni colonnes de fumée — mais elle paralyserait des économies, des marchés financiers et des populations numériquement dépendantes avec une efficacité que même les frappes sur les installations pétrolières peinent à égaler. L’Iran le sait. Et désormais, il le dit.


- Source : ZeJournal

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