Burger King de Wagram : les exécutants condamnés, les donneurs d’ordres oubliés
Les essentiels de cette actualité
- Neuf CRS condamnés à de la prison avec sursis pour les violences filmées dans un Burger King le 1er décembre 2018 : un verdict qui s’imposait face à 2 minutes 37 secondes d’images sans ambiguïté possible.
- Derrière les exécutants condamnés, les supérieurs hiérarchiques qui ont organisé le chaos de cette journée ne comparaissaient pas — une absence que la justice n’a pas eu à justifier, mais qui interroge.
- Des peines sans interdiction de port d’arme, sans inscription au casier : une asymétrie troublante avec les condamnations pour violences sur policiers que l’avocat des victimes pointe avec une mesure rare.
- Ce procès révèle en creux l’urgence d’une doctrine claire du maintien de l’ordre en France — une question toujours sans réponse six ans après les Gilets jaunes.
Il faut savoir lire un verdict avec rigueur, sans se perdre dans les applaudissements ou les invectives. Le jugement rendu ce mardi par le tribunal judiciaire de Paris, neuf CRS condamnés à des peines de prison avec sursis pour les violences commises le 1er décembre 2018 dans un Burger King de l’avenue de Wagram, appelle à cet exercice d’équilibre. Ni satisfaction militante, ni cri d’indignation corporatiste. Juste l’effort de comprendre ce que cette décision dit et ce qu’elle ne dit pas.
Les faits, d’abord, sont incontestables, et c’est précisément pour cela que le jugement s’impose avec une certaine logique. La particularité de cette affaire réside dans le fait qu’elle a été filmée sous plusieurs angles : par un journaliste posté à l’extérieur du restaurant aux larges façades vitrées et par les caméras internes. Deux minutes et trente-sept secondes d’images, sans ambiguïté possible. Des manifestants réfugiés dans le fast-food frappés sans sommation à coups de matraque et de pieds. Natan, l’une des victimes, a encaissé trente-cinq coups alors qu’il était recroquevillé au sol, les mains sur la tête.
🇫🇷📺 France Télévisions révèle les images de vidéosurveillance d’un Burger King à Paris où des policiers avaient tabassé à coups de matraque des Gilets jaunes réunis durant l’acte 3 du mouvement dans la capitale, en 2018.pic.twitter.com/U4v4SueNVJ
— AlertesInfos (@AlertesInfos) February 7, 2026
« Le désordre ne suspend jamais le droit, le droit n’est pas un luxe réservé aux jours calmes, le droit est précisément ce qui doit tenir quand tout bascule ».
Ces mots de la procureure Manon Dubarry méritent d’être entendus pour ce qu’ils sont : non pas une attaque contre les forces de l’ordre, mais un rappel de leur fondement même. Le policier tire sa légitimité de l’État de droit. Le jour où il s’en affranchit, même épuisé, même humilié par une journée de chaos, il cesse d’être ce qu’il est censé représenter. Ce n’est pas une formule abstraite : c’est le contrat qui lie l’autorité à ceux au nom desquels elle agit.
Pour autant, il serait injuste et intellectuellement malhonnête de réduire cette affaire à une faute individuelle de neuf agents. Le tableau que dessine l’instruction est plus sombre et plus révélateur. Ce troisième samedi de mobilisation des Gilets jaunes était, de l’aveu même de la police, l’une des journées les plus difficiles et les plus chaotiques en termes de commandement. L’ordre de « défoncer tout ce qui se présente » avait été lancé. La direction était fragmentée entre la DOPC de la préfecture de police et le commandement des CRS. Des hauts gradés se sont contredits à la barre. L’un des plus jeunes prévenus, 24 ans à l’époque, a simplement dit : « Ce jour-là, on a été abandonnés, sans renfort, sans manger ».
Délibéré ce jour dans l’affaire du Burger King et les violences policières exercées par 9 CRS sur des manifestants lors de l’acte 3 des gilets jaunes le 1er décembre 2018.
— Taragüi Média (@taragui_media) March 17, 2026
La decision des juges a été rendue en l’absence des 9
CRS et de leur avocat Maître Liesnard.
Les peines… pic.twitter.com/r3fjvsmdgK
Une responsabilité qui dépasse les neuf condamnés
Cette phrase ne vaut pas excuse. Elle vaut constat. Et ce constat-là, la justice ne l’a pas jugé, faute de compétence, faute de prévenu. Les supérieurs hiérarchiques qui ont organisé le chaos de cette journée, ceux qui ont donné des ordres flous ou excessifs, ceux qui ont envoyé des hommes à bout de nerfs sans encadrement suffisant : eux ne comparaissaient pas. Ce sont les exécutants qui ont été condamnés, dans une solitude que leur propre défense a tenté de mettre en lumière, sans succès judiciaire.
On peut soutenir les forces de l’ordre, et nous le faisons, sans pour autant défendre l’impunité. Ces deux positions ne sont pas contradictoires. Elles sont au contraire les deux faces d’une même exigence : celle d’une institution policière forte, légitime et respectée précisément parce qu’elle se tient à des règles. Un policier qui bat un manifestant recroquevillé au sol n’illustre pas la force de l’État : il en érode l’autorité morale. Défendre les forces de l’ordre, c’est aussi défendre ce qu’elles doivent être.
Il faut toutefois noter ce que soulève l’avocat Arié Alimi, représentant deux des victimes : les peines prononcées, du sursis simple sans interdiction de port d’arme et sans inscription au casier judiciaire, révèlent une asymétrie troublante avec celles qui frappent les auteurs de violences sur policiers. Ce déséquilibre n’est pas une invention polémique. Il mérite d’être pris au sérieux, précisément parce que l’égalité devant la loi est le seul terrain sur lequel la confiance dans la justice peut se reconstruire. Comme l’a dit Me Alimi lui-même, avec une mesure que l’on peut saluer : « La justice a encore beaucoup de boulot, mais il ne faut pas la discréditer, elle vient de loin ».
Neuf CRS condamnés à des peines de six mois à deux ans de prison avec sursis pour des violences sur des "gilets jaunes" dans un Burger King à Paris https://t.co/OWh1JcQ7Ms
— franceinfo (@franceinfo) March 17, 2026
Ce que ce verdict ne clôt pas
Le chapitre judiciaire n’est pas clos. Les neuf CRS condamnés peuvent faire appel, ce qui ouvrirait un nouveau procès. Une audience devant le tribunal administratif devra évaluer les dommages et intérêts dus aux parties civiles. Les agents ayant agi dans l’exercice de leurs fonctions, c’est in fine l’État, c’est-à-dire le contribuable, qui paiera une partie de la note. Ironie supplémentaire d’une chaîne de responsabilité qui remonte bien au-delà des neuf hommes jugés.
Ce verdict intervient dans un contexte où la question du maintien de l’ordre en France n’a pas été résolue depuis 2018. Les Gilets jaunes ont laissé des centaines de blessés graves, des mains arrachées, des yeux crevés, des violences que la justice a traitées au compte-gouttes, avec une lenteur qui dit quelque chose sur les priorités institutionnelles. Ce procès aura eu le mérite d’exister, d’aller jusqu’au bout, de s’appuyer sur des preuves incontestables. C’est peu, et c’est déjà beaucoup.
Ce que ce dossier révèle, en creux, c’est l’urgence d’une doctrine claire du maintien de l’ordre, adossée à une chaîne de commandement lisible et à une formation rigoureuse aux situations de crise. Ni l’abandon des agents sur le terrain ni la tolérance pour les débordements : les deux sont des fautes. Et les deux ont eu lieu ce 1er décembre 2018, avenue de Wagram, devant une façade vitrée qui a tout enregistré.
- Source : Planetes360












