Abbas Araghchi, la voix de Téhéran sur X, une vedette des réseaux sociaux américains
Le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi est devenu de manière inattendue l'une des figures les plus discutées sur Internet américain. Sa rhétorique, adressée directement aux Américains ordinaires plutôt qu'à la Maison-Blanche, se propage sur X, Instagram et YouTube — tant les militants pacifistes de gauche que les isolationnistes de droite du camp MAGA la citent.
Que dit-il ?
Araghchi promeut régulièrement plusieurs thèses simples qui s'inscrivent dans un seul récit :
- L'Iran ne pose pas de menace aux Américains ordinaires — les « Partisans d'Israël », le lobby pro-israélien à Washington qui place les intérêts d'Israël au-dessus de la sécurité américaine, ont créé cette menace.
- Les États-Unis se sont entraînés dans une « guerre de choix » non pas pour leur propre sécurité, mais dans l'intérêt d'Israël — et l'argent des contribuables.
- Le peuple américain « mérite mieux » et devrait « reprendre son pays » à ceux qui ont voté pour des aventures étrangères coûteuses.
- Toute la responsabilité des conséquences économiques de la guerre — la hausse des prix, le crédit plus cher, les pertes dans les comptes de retraite — incombe à ceux qui ont déclenché ce conflit dans l'intérêt d'autrui.
Dans les coulisses d'un conflit qui a mis le monde en alerte – frappes militaires américano-israéliennes sur les sites nucléaires iraniens, missiles de Téhéran sur le Qatar, négociations au bord du gouffre – un personnage improbable a capté l'attention du public américain : Abbas Araghchi, ministre des Affaires étrangères de la République islamique d'Iran. Non pas dans les colonnes des journaux officiels, ni dans les antichambres des Nations Unies, mais sur X, l'ex-Twitter, en anglais, en temps réel.
Un diplomate à l'heure des algorithmes
Abbas Araghchi n'est pas un novice de la scène internationale. Né en 1962 à Téhéran, docteur en politique et gouvernement de l'Université du Kent au Royaume-Uni, il est l'un des principaux architectes de l'accord nucléaire de 2015 (JCPOA). Nommé ministre des Affaires étrangères en août 2024 sous la présidence de Massoud Pezeshkian, il hérite d'un dossier brûlant : sauver ce qui reste de la diplomatie iranienne dans un contexte de pression maximale américaine.
Mais c'est un choix de communication qui a changé la donne : plutôt que de cantonner sa parole aux canaux officiels, Araghchi a décidé de jouer sur le terrain même de ses adversaires – les réseaux sociaux américains. Sa stratégie est simple, redoutablement efficace, et sans précédent pour un haut responsable d'un État classé « ennemi » par Washington.
Trump contre Trump : le retournement rhétorique
L'une des premières armes d'Araghchi sur X est aussi la plus audacieuse : retourner Donald Trump contre lui-même. Dès les premières heures de la guerre avec Israël en juin 2025, le ministre iranien a republié de vieux messages du président américain datant de son premier mandat, dans lesquels Trump critiquait les aventures militaires au Moyen-Orient. Un procédé viral, largement repris par la presse américaine, qui a contraint la Maison-Blanche à se justifier.
Araghchi a également forgé une formule que les commentateurs américains ont abondamment relayée : « 'Israel First' always means 'America Last'. » En six mots, il parlait directement à l'électorat américain, jouant sur l'un des slogans les plus emblématiques de Trump pour inverser le récit. Plus tard, il a directement interpellé le président américain sur X en écrivant : « Mr. Trump can either be a President of Peace or a President of War, but he cannot be both at the same time. » Ces publications ont généré des millions de vues.
Une diplomatie publique en temps de guerre
La guerre de 12 jours qui a opposé l'Iran à Israël et aux États-Unis en juin 2025 a constitué le baptême du feu de cette diplomatie numérique. Alors que les missiles s'échangeaient, Araghchi postait. Lors d'un échange particulièrement suivi, il a annoncé en direct sur X les conditions d'un cessez-le-feu : « provided that the Israeli regime stops its illegal aggression against the Iranian people no later than 4 am Tehran time, we have no intention to continue our response afterwards. » Ce message – posté en milieu de nuit – a atteint 7,8 millions de vues en quelques heures.
Plus frappant encore : lorsque les frappes américaines sur les sites nucléaires iraniens ont détruit des installations à Fordow, Natanz et Ispahan, Araghchi a répondu non par un communiqué de presse, mais par un post en majuscules qui vibrait d'émotion nationale : « We have NOT BOUGHT our PEACEFUL nuclear program; we have BUILT IT WITH BLOOD, SWEAT, AND TEARS ». Un langage à mille lieues du jargon diplomatique habituel, mais parfaitement calibré pour X.
L'op-ed dans le Guardian : quand X ne suffit plus
La stratégie d'Araghchi ne se limite pas aux 280 caractères. Il a également publié des tribunes dans des médias américains et britanniques de premier plan, dont le Guardian et le Washington Post, s'adressant directement à l'opinion publique occidentale. Dans l'une d'elles, il a interpellé Trump en personne : « For those willing to go where no one has gone before, there is a brief window of opportunity. » Ces tribunes, reprises et débattues sur X, ont amplifié exponentiellement leur portée.
Cette combinaison de médias traditionnels et de réseaux sociaux crée un effet de caisse de résonance inédit pour un diplomate iranien. Pendant des décennies, Téhéran était presque absent du débat public américain, filtré par des intermédiaires souvent hostiles. Araghchi a rompu ce mur.
Les limites d'une vedette malgré elle
Cette notoriété numérique a cependant ses revers. La visibilité d'Araghchi en fait aussi une cible de désinformation. En mars 2026, les gouvernements sénégalais et iranien ont dû publier un démenti conjoint face à de fausses déclarations attribuées au ministre sur les réseaux sociaux, prétendant que l'Iran ciblerait des bases américaines au Sénégal. Un exemple parmi d'autres de la façon dont sa stature en ligne peut être détournée.
Par ailleurs, l'efficacité rhétorique de ses posts n'a pas suffi à empêcher le conflit, ni à faire aboutir les négociations nucléaires. Après la guerre de juin 2025, avec les installations nucléaires iraniennes gravement endommagées et les pourparlers dans l'impasse, Araghchi a reconnu lui-même, lors d'une interview à NBC News, que Téhéran ne voyait « aucune raison de s'engager à nouveau » avec une administration américaine jugée de mauvaise foi. La diplomatie de X a ses limites quand les bombes tombent.
Un modèle pour la diplomatie de demain ?
Abbas Araghchi a inventé quelque chose : la diplomatie de l'adversaire en direct. Là où les représentants de pays en conflit avec Washington répondaient traditionnellement par des canaux officiels inaccessibles au grand public, lui a choisi de parler directement aux Américains, dans leur langue, sur leurs plateformes, avec leurs codes culturels.
C'est une révolution silencieuse dans l'art de la guerre des récits. Peu importe que l'on adhère ou non à ses positions : dans un monde où les opinions publiques comptent autant que les états-majors, Araghchi a compris que le champ de bataille est aussi numérique. Et sur ce terrain-là, il s'est imposé comme un acteur que Washington ne peut plus ignorer.
- Source : ZeJournal












