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Lundi, 15 Juin 2026

Comment Israël a planifié le génocide à Gaza il y a des décennies

Auteur : Jonathan Cook | Editeur : Walt | Lundi, 15 Juin 2026 - 14h52

La vérité émerge lentement : le génocide d’Israël à Gaza a été planifié il y a des décennies.

Écoutons les témoignages de quatre soldats israéliens ayant servi à Gaza.

Soldat 1 : « Les vies humaines n’avaient aucune importance. On pouvait tuer, il n’y avait pas de loi. Personne ne vous dirait rien. Mais ce n’est pas un sentiment agréable. Ça détruit surtout votre humanité ».

Soldat 2 : « Au début, je ne voulais pas exécuter des Arabes qui ne résistaient pas [c’est-à-dire des civils]. Puis nous en avons conclu qu’il fallait tuer. Nous avons traversé le processus qui consiste à cesser de les voir comme des êtres humains ».

Soldat 3 : « Nous avons attrapé des gars, les avons alignés et les avons éliminés. Rétrospectivement, ça ressemble à un meurtre ».

Soldat 4 : « Nous parcourions les camps de réfugiés à Gaza en y effectuant des purges… Chaque soldat présent créait un « camp de concentration », et ils n’hésitaient pas à tuer des gens qui causaient une légère perturbation ».

Non, ces témoignages ne sont pas nouveaux. Les lanceurs d’alerte n’ont pas servi à Gaza pendant le génocide actuel et en cours. Ces récits ont près de 60 ans et ont été publiés la semaine dernière par le journal israélien Haaretz sous le titre « Nous avions reçu l’ordre de tuer ».

Des soldats israéliens interrogés peu après la guerre de 1967 — souvent désignée comme la Guerre des Six Jours — n’ont pas seulement avoué qu’eux-mêmes et d’autres commettaient couramment des crimes de guerre : ils ont précisé qu’ils le faisaient sur ordre de leurs commandants.

Ces récits ont été rassemblés dans un livre, Le Septième Jour : Des soldats parlent de la Guerre des Six Jours, par Avraham Shapira, bien que de nombreux témoignages n’y aient pas été inclus parce qu’ils étaient trop choquants.

Aucun de ces événements ne devrait être regardé comme n’ayant qu’un intérêt historique. Ces récits rappellent avec force que ce qu’Israël accomplit pendant sa destruction de Gaza, entamée il y a bientôt trois ans — raser toutes les maisons, hôpitaux, écoles, universités, boulangeries et bureaux gouvernementaux ; assassiner des dizaines de milliers, plus vraisemblablement des centaines de milliers, de civils palestiniens ; bloquer l’aide et affamer la population — s’inscrit dans un schéma vieux de plusieurs décennies de conduite militaire israélienne.

Rien n’a « commencé » le 7 octobre 2023, quand le Hamas s’est échappé pour une seule journée du « camp de concentration » de Gaza, la situation des Palestiniens de Gaza déjà relevée 59 ans auparavant par le Soldat 4.

Israël a plutôt trouvé ce jour-là un prétexte pour insuffler une nouvelle vie à une vieille histoire dans laquelle il massacre et expulse des Palestiniens depuis des décennies. La principale différence, cette fois, n’est qu’une question d’échelle et de durée.

Washington et les autres capitales occidentales ont accordé à Israël le temps et l’espace nécessaires pour achever à Gaza ce que, auparavant, il n’avait pu réaliser qu’en partie. La puissance de feu bien supérieure d’Israël aujourd’hui, fournie par des munitions modernes livrées par les États-Unis, a permis à Israël de réaliser ce dont il ne pouvait autrefois que rêver : rayer Gaza de la carte.

La politique d’affamement

Les soldats lanceurs d’alerte de 1967 ont admis que leur mission n’était pas de « combattre l’ennemi » — ni d’« éradiquer les terroristes », pour reprendre les termes actuels des dirigeants israéliens. C’était de tuer et de terroriser les civils palestiniens sous couvert de guerre.

Peu de soldats hésitaient à dire pourquoi ils commettaient des atrocités. Leur tâche consistait à instaurer un règne de terreur, élément constitutif des efforts d’Israël pour expulser le plus grand nombre possible de Palestiniens des dernières parties restantes de leur patrie, les territoires capturés par l’armée israélienne en 1967 et illégalement occupés depuis lors.

Cela était perçu comme une nouvelle occasion d’achever la campagne d’épuration ethnique entamée sérieusement par les milices [terroristes] sionistes en 1947 et 1948, au moment où les autorités du Mandat britannique se retiraient de Palestine. À l’issue de cette campagne, quelque 80 % des Palestiniens avaient été expulsés de leurs foyers à l’intérieur des frontières du nouvel État juif déclaré.

Beaucoup se retrouvèrent dans des camps de réfugiés dans les pays voisins comme le Liban et la Syrie. Mais certains se réfugièrent dans les poches survivantes de la Palestine historique en Cisjordanie, à Jérusalem-Est et à Gaza — les 22 % de leur patrie qui avaient été protégés de nouvelles avancées israéliennes en 1948 par la Jordanie et l’Égypte.

La guerre de 1967 fut perçue par la direction israélienne comme une seconde chance : l’occasion à la fois de saisir et de coloniser toute la Palestine historique par l’occupation militaire et l’établissement de colonies de milices juives, et d’étendre l’opération d’épuration ethnique pour débarrasser la Palestine historique de ses habitants autochtones.

Quelques semaines après la conquête par Israël des territoires palestiniens, le Premier ministre de l’époque, Levi Eshkol, indiqua à son cabinet par où commencer les expulsions : « Nous avons intérêt à vider Gaza en premier », déclara-t-il.

Face aux pressions internationales, il était clair que l’épuration ethnique de Gaza devrait procéder discrètement, afin d’attirer moins l’attention. Préfigurant le siège de seize ans de Gaza qui débuta en 2007, il proposa que les Palestiniens puissent être contraints de quitter Gaza « précisément à cause de l’étouffement et de l’enfermement » qu’Israël leur imposait.

Le programme d’épuration ethnique pourrait être accéléré, suggéra-t-il, en privant la population de ressources essentielles comme l’eau. « Peut-être que si nous ne leur donnons pas assez d’eau, ils n’auront pas le choix, car les vergers jauniront et se dessècheront ».

Dans cet esprit, quarante ans plus tard, Israël calculerait le nombre minimum de calories à laisser entrer à Gaza afin que la population s’y dénutrisse progressivement. Ou comme l’expliqua en 2006 le conseiller gouvernemental senior Dov Weisglass : « L’idée est de mettre les Palestiniens à la diète, mais sans les faire mourir de faim ».

Dix-sept ans après que Gaza eut été mise à la « diète », quand le Hamas [et les autres factions de la Résistance palestinienne] s’échappèrent brièvement de l’enclave, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et ses généraux saisirent leur moment.

Ils détruisirent ces « vergers » et transformèrent la « diète » en un blocus de famine en bonne et due forme — un crime contre l’humanité pour lequel Netanyahu et son ancien ministre de la Défense, Yoav Gallant, font l’objet d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale.

Cibler les innocents

Les crimes de 1967 furent compris depuis longtemps par les historiens palestiniens, qui, bien entendu, n’ont pas été écoutés. Les historiens israéliens ont mis bien plus longtemps à commencer à reconstituer l’histoire au fur et à mesure qu’ils accédaient à des parties des archives militaires israéliennes.

La nouvelle enquête de Haaretz, fondée sur des recherches de l’Institut Akevot, fournit des détails sur la brutalité des expulsions massives de Palestiniens à partir de 1967.

Comme le rapporte le journal : « L’enquête historique montre qu’Israël a expulsé et chassé quelque 300 000 Arabes de Cisjordanie, de Gaza et du plateau du Golan syrien. Et comme en 1948, l’expulsion s’est accompagnée du meurtre de civils, de l’ensemencement de la terreur dans les communautés arabes, de pillages et, finalement, de destructions. »

Après être parvenu en 1967 à expulser à nouveau de grands nombres de Palestiniens, la tâche suivante — comme en 1948 — consistait à empêcher leur retour.

Uri Avnery, journaliste et membre du parlement israélien, recueillit des témoignages de soldats postés aux frontières avec la Jordanie et l’Égypte, vers lesquelles des Palestiniens avaient été expulsés. La mission de ces soldats était d’assassiner les familles palestiniennes qui tentaient de rentrer chez elles.

Voici le témoignage d’un soldat, rapporté par Haaretz, qu’Avnery consigna dans son autobiographie :

"Nous avons bloqué ces points de passage et reçu l’ordre de tirer à vue, sans avertissement préalable. En effet, de tels tirs étaient effectués chaque nuit sur des hommes, des femmes et des enfants, même par les nuits de pleine lune où il était possible d’identifier ceux qui traversaient. C’est-à-dire de distinguer les hommes, les femmes et les enfants.

Le matin, nous sortions pour inspecter la zone, et nous tuions, sur ordre explicite de l’officier présent, ceux qui étaient encore en vie, y compris ceux qui se cachaient et les blessés. Une fois les tueries terminées, nous couvrions les corps de terre dans l’attente d’un tracteur".

Les lanceurs d’alerte israéliens d’aujourd’hui avertissent que cette doctrine militaire est inchangée. Au cours des trois dernières années, des enquêtes ont montré à plusieurs reprises qu’Israël tentait de dissimuler ses crimes en bulldozant secrètement ses victimes civiles dans des fosses communes, en violation du droit international.

Il l’a fait, par exemple, quand des soldats ont massacré des Palestiniens venus chercher de l’aide il y a un an, et à nouveau quand des soldats ont exécuté 15 travailleurs palestiniens des secours dans une embuscade tendue à des ambulances en mars 2025.

Un autre soldat troublé par la politique d’ordre de tir à vue de 1967 se souvint d’une conversation avec son commandant : « J’ai demandé à l’officier : Et si j’entends des bébés pleurer, dois-je les abattre aussi ? La réponse que j’ai reçue était : Ne sois pas une femmelette ».

Il n’y a là rien d’exceptionnel. On sait qu’Israël a tué plus de 1 000 nourrissons à Gaza âgés de moins d’un an depuis le 7 octobre 2023, et il ne s’agit pas seulement de victimes tombées anonymement sous des frappes aériennes.

L‘armée israélienne a laissé un groupe de cinq prématurés à l’hôpital al-Nasser mourir et se décomposer dans leurs incubateurs après que ses soldats eurent pris le contrôle du bâtiment fin 2023.

Les commandants israéliens savaient également que les premières victimes d’un blocus de l’aide seraient les plus vulnérables. Des bébés moururent de froid ou de faim tandis que la population était privée d’abris, de lait maternisé et de nourriture, leurs mères ne disposant pas d’une alimentation suffisante pour produire du lait.

Comme l’a relevé le Soldat 2, la doctrine militaire israélienne encourage les soldats à cesser de voir les Palestiniens, y compris les bébés palestiniens, comme des « êtres humains ». Leurs vies sont considérées comme sans valeur.

Des soldats israéliens ont assassiné la semaine dernière un autre bébé palestinien en Cisjordanie, après avoir tendu une embuscade à la voiture conduite par Fahd Abu Haikal, un chargé de cours de l’université de Bethléem, dans la ville palestinienne d’Hébron, soumise à une occupation particulièrement brutale.

L’un des soldats a tiré dans la voiture, alors qu’elle ralentissait pour s’arrêter, depuis une distance de quelques mètres seulement, d’où il devait être en mesure de voir les passagers à l’intérieur. La balle a tué le bébé de sept mois d’Abu Haikal, Sam, et blessé sa femme qui tenait l’enfant dans ses bras. Le fils de onze ans d’Abu Haikal, également dans la voiture, a regardé son petit frère se vider de son sang.

Les soldats israéliens assassinent des bébés palestiniens depuis des décennies. Pourtant, rien de tout cela n’a suscité une once de l’indignation uniformément exprimée par les médias et les politiciens occidentaux face à l’affirmation entièrement fabriquée d’Israël selon laquelle le Hamas aurait tué 40 bébés le 7 octobre 2023.

En réalité, un seul bébé israélien a été tué ce jour-là : Mila Cohen, neuf mois, qui, comme Sam Abu Haikal, a été touchée d’une balle dans les bras de sa mère.

Acculés à l’exode

La campagne d’expulsions menée par Israël en 1967 à Gaza et en Cisjordanie n’était pas improvisée ni décidée à la hâte. Selon Haaretz, cette politique avait été soigneusement planifiée de nombreuses années à l’avance.

Depuis 1948, Israël attendait le moment d’effectuer des expulsions supplémentaires et de s’emparer des dernières parties de la patrie palestinienne, les territoires dont il avait été privé pour parachever son projet colonial de peuplement violent.

La guerre de 1967 — contre l’Égypte, la Syrie et la Jordanie — fournit le prétexte.

Ishai Amrami, commandant de bataillon supérieur dans cette guerre, admit plus tard : « Ce que j’ai vécu de première main était une tentative de transfert massif de population ».

Comme le note Haaretz : « Les Palestiniens n’étaient qu’une présence passive dans cette histoire. Le ministre de la Défense Moshe Dayan a écrit dans ses mémoires que les Palestiniens résidant en Cisjordanie n’avaient pas pris part à la guerre, et que ce n’était pas leur guerre. Pourtant, ce sont eux qui en ont payé le prix ».

Israël entreprit la destruction massive des communautés palestiniennes, comme il l’avait fait après 1948, afin qu’il n’y ait pas de maisons où les Palestiniens puissent retourner. Mais comme le note Haaretz, Israël fut victime de son propre succès militaire foudroyant.

« Ce fut l’une des rares fois dans l’histoire du conflit où Israël fut contraint de reculer sous la pression internationale intense ».

Point n’est besoin de souligner que, contrairement à 1967, cette pression internationale a cruellement fait défaut au cours des trois dernières années. Les nouveaux dirigeants occidentaux, comme le britannique Sir Keir Starmer, jadis avocat réputé en droits de l’homme, ont justifié l’agenda explicitement exterminateur d’Israël contre les Palestiniens de Gaza, qualifiant de « légitime défense » le fait de priver la population de Gaza d’eau et d’électricité.

Contrairement à leurs prédécesseurs des années 1960, les dirigeants occidentaux d’aujourd’hui et leurs médias ont choisi d’acheter à Israël le temps et l’espace diplomatiques dont il avait besoin — tout en lui fournissant armes et renseignements — pour détruire Gaza. Le génocide aurait été impossible sans leur assistance.

Galvanisé par cette impunité, Israël a tenté d’étendre la destruction plus loin, avec un succès limité en Iran et un succès beaucoup plus grand dans le sud du Liban.

Tandis que les politiciens et les médias occidentaux oublient allègrement Gaza, Israël maintient une pression et une misère implacables. Une soi-disant « Ligne jaune », délimitant le contrôle militaire israélien sur l’enclave détruite — une zone interdite aux Palestiniens —, s’est progressivement étendue de la moitié des terres à 70 %.

Les habitants de Gaza sont littéralement acculés à l’exode, forcés de quitter les ruines de leur patrie, tandis qu’Israël s’empresse de trouver un pays tiers — l’Égypte, ou peut-être le Somaliland — disposé à les accueillir.

Effacer le contexte

Comme l’a fameusement observé le cosmologue américain Carl Sagan : « Il faut connaître le passé pour comprendre le présent ».

C’est précisément pourquoi les politiciens et les médias occidentaux ont pris tant de soin à effacer le passé, en excisant le contexte et les antécédents — tels que les violentes campagnes d’épuration ethnique d’Israël de 1948 et 1967 — qui expliquent le comportement d’Israël au présent : à Gaza, en Cisjordanie et dans le sud du Liban.


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