La République des cousins — L'information télévisée française, une affaire de famille
Comment une poignée de dynasties médiatiques ont confisqué le débat public au nom de la méritocratie républicaine
Il était une fois, dans le plus républicain des royaumes, un pays qui avait aboli les privilèges par une nuit d'août 1789. Un pays où l'école gratuite et laïque devait ouvrir toutes les portes, où le talent seul décidait des destins, où chaque enfant de France — fils de maçon ou de notaire — pouvait rêver de s'asseoir un jour face au Président de la République pour lui poser les questions qui dérangent.
Ce pays s'appelle la France. Et dans ce pays, depuis soixante ans, les questions qui dérangent sont posées, presque sans interruption, par un homme de la même famille.
La génération fondatrice : Alain et Patrice Duhamel, l'oncle et le père
Alain Duhamel a 84 ans. Il a commencé sa carrière à Le Monde en 1963, soit quelques mois après la création de la Ve République. Il l'a accompagnée de De Gaulle à Macron, de l'ORTF à BFMTV, en passant par RTL, Europe 1, Libération et Le Point. Soixante ans de présence ininterrompue sur les ondes, les plateaux, les colonnes — un record mondial, sans doute, dans la catégorie "éditorialiste politique".
Son frère Patrice, lui, a fait une carrière plus discrète mais non moins impressionnante : directeur général de France Télévisions, chargé des antennes et des programmes. Le cerveau là où Alain était la voix.
Patrice a eu un fils, Benjamin. Et pour Benjamin, la question du premier emploi ne s'est pas posée de la même façon que pour les 67 millions d'autres Français. Il a débuté à RTL. Aux côtés de son oncle Alain. En 2017. Avant de rejoindre BFMTV, puis, en juin 2025, la matinale de France Inter — l'une des émissions les plus écoutées du pays.
La boucle était bouclée. La casquette avait été transmise.
À son crédit, Benjamin Duhamel n'a jamais prétendu être parti de zéro. "Est-ce que d'avoir les parents que j'ai m'a aidé dans le métier ? Évidemment que oui ! Ce serait indécent de considérer que je suis parti dans la vie des médias avec les mêmes chances que si mes parents ne travaillaient pas dans les médias." Cette franchise est rare, et mérite d'être saluée. Elle ne règle pas le problème, mais elle l'énonce honnêtement.
La fusion des dynasties : les Saint-Cricq entrent dans la famille
La famille ne s'arrête pas là. La mère de Benjamin, c'est Nathalie Saint-Cricq — ancienne cheffe du service politique de France 2, c'est-à-dire la personne qui, pendant des années, a décidé de quels sujets politiques le premier service public de télévision allait parler, et comment.
Les Saint-Cricq, c'est aussi, côté paternel, une famille actionnaire majoritaire du groupe Nouvelle République du Centre-Ouest, un des grands quotidiens régionaux français. Le père Jacques en a présidé le conseil de surveillance. Le frère Olivier lui a succédé.
Médias nationaux, télévision publique, presse régionale. Une même constellation familiale qui, par ses réseaux croisés, irrigue une bonne partie de l'information française. On ne dirige pas tout, on ne décide pas tout — mais on est partout. Et ça n'est pas la même chose.
La troisième génération : Benjamin Duhamel
Benjamin Duhamel, après un stage en cabinet ministériel, commence chez RTL, intègre LCI en 2018 et officie comme journaliste politique sur BFMTV à partir de 2019. En juin 2025, il quitte BFMTV pour rejoindre la matinale de France Inter aux côtés de Nicolas Demorand et Sonia Devillers. Batiactu
Il a fait ses premières armes... chez son oncle. C'est en 2017 qu'il débute sa carrière journalistique à RTL, aux côtés d'Alain Duhamel.
🇫🇷📺 La dynastie Duhamel est présente sur quasiment tous les plateaux des chaînes d’infos en continu ce soir :
— AlertesInfos (@AlertesInfos) March 15, 2026
- Le fils, Benjamin Duhamel, sur France 2
- Le père, Patrice Duhamel, sur LCI
- La mère, Nathalie Saint-Cricq, sur FranceInfo
- L’oncle, Alain Duhamel, sur BFMTV
(via… pic.twitter.com/ssc7IyDPGL
Le lien avec le pouvoir politique : Amélie Oudéa-Castéra, la ministre, la cousine
Si par hasard la sphère médiatico-familiale vous paraissait encore trop restreinte, il convient d'ajouter la politique. Parce que Patrice Duhamel a une sœur, Dominique. Et Dominique est la mère d'Amélie Oudéa-Castéra, ministre des Sports et de l'Éducation nationale entre 2022 et 2024.
Soit : pendant deux ans, la cousine germaine du journaliste politique Benjamin Duhamel était membre du gouvernement. Pendant que son grand-oncle Alain commentait la politique du gouvernement sur les grandes chaînes. Dans un pays normal, ce serait une situation qui soulèverait des questions de déontologie. En France, cela s'appelle une carrière.
Ce n'est pas un complot, c'est pire
Il serait inexact, et même injuste, de voir dans tout ceci un complot organisé. Personne n'a décroché son téléphone un matin pour décider que les Duhamel régneraient sur l'information française pendant trois générations. La réalité est à la fois plus banale et plus accablante : c'est la reproduction sociale à l'état pur, décrite par Pierre Bourdieu dès les années 1960, et qui n'a cessé de s'approfondir.
Les "grandes familles" du journalisme français ne se réunissent pas en loge secrète. Elles se retrouvent dans les mêmes amphithéâtres de Sciences Po, dans les mêmes dîners en ville, dans les mêmes jurys de concours, dans les mêmes comités de rédaction. Elles partagent les mêmes références culturelles, les mêmes certitudes politiques, le même rapport au monde — et elles se cooptent naturellement, organiquement, sans même s'en rendre compte. C'est là que réside le vrai scandale : non dans la malveillance, mais dans l'évidence.
"Il y a trop de gens de la famille dans les médias", a d'ailleurs conclu Alain Duhamel lui-même au moment de prendre sa retraite en septembre 2024. Aveu tardif, mais aveu quand même.
L'Ancien Régime en col roulé
Ce que le cas Duhamel illustre avec une clarté presque pédagogique, c'est que la France a remplacé la noblesse de sang par une noblesse de réseaux. La particule s'est mue en carnet d'adresses. Le château est devenu une carte de Sciences Po. Le droit d'aînesse s'est transformé en "stage de fin d'études chez papa".
L'Ancien Régime avait au moins l'honnêteté de s'afficher comme tel. La Ve République, elle, continue de faire croire — à grand renfort de discours républicains, de cérémonies du 14 juillet et de cours sur Jules Ferry — que la méritocratie est réelle. Que le fils d'un éboueur de Roubaix et le fils d'un directeur général de France Télévisions partent avec les mêmes chances de poser un jour leurs questions au Premier ministre en direct sur France Inter.
C'est peut-être la plus grande fiction collective que la France se raconte à elle-même.
Et les autres ?
On pourrait s'arrêter là. Mais les Duhamel ne sont qu'un exemple parmi d'autres, simplement le plus documenté et le plus assumé. L'information télévisée française repose sur un vivier sociologique d'une homogénéité saisissante : Sciences Po ou l'ENA (aujourd'hui l'INSP), Paris rive gauche, quelques grandes familles qui se connaissent toutes, et une conviction partagée que commenter le pouvoir depuis l'intérieur du même milieu social n'est pas un problème, mais une garantie de sérieux.
Le résultat est visible chaque soir sur les plateaux : les mêmes visages, les mêmes questions, le même logiciel. Non par censure — la censure aurait au moins la vertu d'être consciente — mais par consanguinité intellectuelle. On ne pose pas les questions qui fâchent quand on dîne avec ceux à qui on devrait les poser.
Ainsi va la grande démocratie française, fille de la Révolution, patrie des Lumières, championne de l'égalité des chances — où les enfants de ceux qui parlent aux puissants apprennent, dès le berceau, à parler aux puissants. Liberté, Égalité, Endogamie.
- Source : ZeJournal












