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Mercredi, 29 Mai 2024

Des dossiers de la CIA révèlent la collusion de Bellingcat avec les services de renseignement occidentaux

Auteur : Kit Klarenberg | Editeur : Walt | Mardi, 26 Déc. 2023 - 14h05

Un courriel extraordinaire découvert par un chercheur néerlandais en vertu des lois sur la liberté d’information confirme ce que beaucoup accusent depuis longtemps : Bellingcat, le collectif “open source” largement cité par les journalistes grand public et apprécié par la CIA, collabore directement avec les agences de renseignement occidentales.

Un courriel envoyé le 12 novembre 2020 par un agent du coordinateur national pour la sécurité et la lutte contre le terrorisme (NCTV) d’Amsterdam montre qu’une enquête de Bellingcat a été intentionnellement communiquée à l’agence avant sa publication, afin d’aider les barbouzes néerlandais à élaborer des stratégies et des messages médiatiques après sa publication. Cette communication révélatrice est une preuve irréfutable des relations étroites que celui qui se prétend être un “collectif indépendant de chercheurs, d’enquêteurs et de journalistes citoyens” entretient avec les services de renseignement occidentaux.

Dans ce message, qui porte la mention “haute importance“, l’auteur, dont l’identité n’a pas été révélée, explique que Bellingcat va bientôt publier une recherche qui constitue une attaque profondément diffamatoire contre des journalistes et des chercheurs indépendants qui remettaient en cause la thèse dominante concernant le vol 17 de la Malaysia Airlines. L’officier de renseignement néerlandais a donc écrit qu’”il serait probablement judicieux d’élaborer d’ores et déjà une formulation interministérielle à ce sujet” :

“Étant donné que l’article met en lumière plusieurs aspects (MH17 mais aussi COVID19), il est probablement sage d’attendre un peu et de voir si : a. les médias grand public le reprennent ; b. sous quel angle les médias le reprennent et le mettent en lumière (MH17 ou COVID) ; c. sous cet angle, déterminer la formulation et donc quel département est en tête ; d. coordonner le langage autant que possible au niveau interdépartemental“.

Une “manne” de propagande des services de renseignement occidentaux

L’article en question, intitulé “The GRU’s MH17 Disinformation Operations Part 1 : The Bonanza Media Project” (Les opérations de désinformation du GRU sur le vol MH17, première partie : le projet Bonanza Media), était présenté comme une enquête sur une entreprise médiatique indépendante, aujourd’hui disparue, nommée Bonanza Media et créée par la journaliste russe Yana Yerlashova avec l’aide du chercheur indépendant néerlandais Max Van der Werff.

Une grande partie du travail de Bonanza remettait en question les affirmations occidentales selon lesquelles les combattants séparatistes du Donbass avaient abattu le vol MH17 à l’aide d’un système de missiles sol-air Buk qui leur avait été fourni par l’armée russe. Les autorités ukrainiennes ont commencé à défendre cette thèse, en citant des enregistrements audios qu’elles prétendaient avoir interceptés ainsi que des documents prétendument trouvés sur les médias sociaux et impliquant les séparatistes, avant même que Malaysia Airlines n’annonce publiquement qu’elle avait perdu le contact avec l’avion.

Bellingcat, qui a été lancée par hasard quelques jours avant l’accident du vol MH17, s’est fait connaître en s’emparant immédiatement de ce déluge d’informations soigneusement sélectionnées et potentiellement falsifiées. Avec une rapidité étonnante, l’organisation a prétendu avoir cartographié avec précision ce qui s’était passé ce jour fatidique, et comment cela s’est produit. Malgré sa relative inexpérience et sa structure organisationnelle opaque, ses conclusions ont été acceptées sans le moindre examen par les journalistes, les législateurs et les experts occidentaux, ainsi que par le tribunal néerlandais officiel chargé de l’enquête sur le vol MH17, qui s’est achevé en novembre 2022.

Le film de Bonanza Media, “MH17 – Call for Justice“, présentait des entretiens avec des témoins sur le terrain ce jour-là et des représentants du gouvernement malaisien qui n’avaient pas accepté la version officielle, mais n’excluait pas complètement la possibilité d’une culpabilité russe. Toutefois, le documentaire remettait en question la version des événements présentée par Bellingcat, qui s’alignait parfaitement sur la version officielle. En 2020, Bonanza a également publié des documents ayant fait l’objet d’une fuite et soumis confidentiellement au tribunal. Il s’agissait notamment de dossiers des services de renseignement néerlandais indiquant que si de nombreux systèmes Buk ukrainiens avaient été repérés dans l’est de l’Ukraine, les équivalents russes n’avaient été vus nulle part.

De toute évidence, Bellingcat et son fondateur, Eliot Higgins, n’étaient pas satisfaits de leurs résultats. Comme l’a écrit le journaliste indépendant néerlandais Eric van de Beek en 2020, “parce qu’il était impossible pour Bellingcat de discréditer Van der Werff sur la base du contenu bien documenté de son blog et de son récent documentaire, Eliot Higgins a choisi de mener une campagne de désinformation“.

L’enquête menée par Bellingcat en 2020 sur le groupe avait fortement insinué que Bonanza était dirigé par le GRU russe et fortement laissé entendre que ses enquêtes étaient éditées par les agents de l’agence avant d’être publiées et suggérait que ses contributeurs étaient à la solde du Kremlin. Le groupe affirmait que ses conclusions étaient “basées sur des courriels provenant des boîtes aux lettres de deux officiers supérieurs du GRU, obtenus par un groupe d’hacktivistes russes et authentifiés de manière indépendante par nos soins“.

Les strictes lois britanniques sur la diffamation ont peut-être empêché le groupe de faire des allégations directes à cet effet, mais les médias néerlandais n’ont pas eu ces scrupules, et l’enquête a déclenché une vague de diffamations dans les principales publications locales. Un quotidien a titré sur les faits : “Le blogueur néerlandais parlant du vol MH17 est dirigé par les services secrets russes“. Un autre, qui avait directement affirmé que “Van der Werff travaillait sur ordre du service de renseignement militaire russe GRU“, est actuellement poursuivi en justice par le chercheur pour cette affirmation non prouvée.

Il est frappant de constater que, pendant toute cette période, pas un seul journaliste grand public ne s’est demandé comment Bellingcat s’était procuré la série de documents extrêmement sensibles sur lesquels reposait son enquête. En plus des courriels confidentiels du GRU, Bellingcat avait apparemment acquis des données téléphoniques montrant les appels entre les prétendus responsables du renseignement russe et des données sur les tours de téléphonie cellulaire retraçant leurs déplacements, ce qui, selon Bellingcat, avait permis de les localiser avec précision au siège du GRU à Moscou. Aucune de ces informations n’est, de près ou de loin, une “source ouverte“, et comme elles n’ont pas été partagées publiquement, elles ne peuvent pas être vérifiées de manière indépendante.

Curieusement, dans un passage, Bellingcat déclare “ne pas savoir qui a demandé ou suggéré” des modifications à un article de Bonanza qui, selon lui, ont été apportées après que l’article a été soumis au GRU, avant sa publication. On pourrait penser qu’il serait facile de le savoir, étant donné la grande quantité de preuves hautement incriminantes auxquelles Bellingcat a eu un accès exclusif. Peut-être que les lois britanniques sur la diffamation ont dissuadé d’accuser le GRU – mais pourquoi serait-ce le cas si les documents étaient authentiques et que leur défense devant les tribunaux ne posait aucun problème ?

Le verdict concernant le vol MH17 a ébranlé Bellingcat

Le nouveau courriel de NCTV suggère fortement que l’enquête de Bellingcat sur Bonanza était le produit d’une opération d’information des services de renseignement occidentaux, destinée à orienter le tribunal jugeant du vol MH17 dans une direction bien précise, à savoir la culpabilité des accusés. En effet, les ressortissants russes Igor Girkin et Sergey Dubinskiy, ainsi que le séparatiste du Donbass, Leonid Kharchenko, ont été condamnéspar contumace pour le meurtre des 283 passagers et des 15 membres d’équipage du vol MH17, le tribunal estimant qu’ils avaient organisé le transfert du système de missiles sol-air Buk qui aurait frappé l’avion.

Par ailleurs, le seul accusé à s’être fait représenter par un avocat et à avoir témoigné au cours du procès, Oleg Pulatov, a été acquitté de tous les chefs d’accusation. Le tribunal a estimé que rien n’indiquait qu’il avait participé à l’obtention du système de missiles, qu’il aurait pu empêcher son utilisation ou qu’il avait participé à son transport vers un autre lieu après l’incident. Les procureurs ont annoncé qu’ils ne feraient pas appel du verdict.

La réaction de Higgins, d’ordinaire impétueux, au jugement du tribunal néerlandais a été inhabituellement discrète. Dans un fil de discussion Twitter où il se félicitait lui-même, il s’est contenté de noter que “Pulatov est acquitté, les autres sont déclarés coupables“. Il n’a pas expliqué pourquoi l’accusé a été déclaré innocent, ni analysé les implications potentielles du jugement pour les enquêtes de Bellingcat sur le vol MH17.

 

Higgins et son équipe de jockeys de l’ordinateur portable ont été embarrassés à juste titre sur ces points. Notamment parce que le chef de Bellingcat s’est moqué à plusieurs reprises de Pulatov et de ses avocats pendant le procès, suggérant que sa condamnation était un fait accompli, et ricanant lorsque l’accusé a témoigné que les accusations de responsabilité dans le MH17 avaient eu des conséquences personnelles néfastes pour lui. Une enquête de Bellingcat datant de juin 2020 avait critiqué le témoignage de Pulatov, suggérant que sa stratégie de défense était “peu susceptible de gagner la sympathie de la cour“. 

Une sordide histoire de diffamation

La collusion confirmée de Bellingcat avec NCTV soulève des questions évidentes : les attaques incessantes de l’organisation contre les journalistes et les chercheurs qui ne suivent pas la ligne officielle de la sécurité nationale sont-elles aussi directement coordonnées avec les agences de renseignement occidentales et en leur nom ? Dans de nombreux cas, les attaques de Bellingcat ont eu des conséquences concrètes pour ses cibles.

Par exemple, Bellingcat a tenté pendant de nombreuses années de détruire la carrière du professeur émérite du MIT Theodore Postol, qui avait remis en question les enquêtes officielles sur les frappes chimiques présumées en Syrie. En 2019, Bellingcat a fait pression sur une revue scientifique pour empêcher Postol de publier un article universitaire contestant les résultats d’une enquête de l’ONU sur l’attaque présumée au sarin de Khan Sheikhoun, en 2017, qui blâmait le gouvernement syrien sur la base d’une prétendue “analyse informatique médico-légale“.

Tout au long du conflit syrien, Bellingcat a publié des enquêtes accusant les forces gouvernementales d’avoir commis des attaques à l’arme chimique, généralement dans les heures qui ont suivi. Ces conclusions étaient invariablement basées en partie sur des documents fournis à l’organisation par les services de renseignement britanniques sur le terrain, tels que le faux groupe humanitaire connu sous le nom de Casques blancs. Immédiatement après le fameux incident de Douma d’avril 2018, dont les lanceurs d’alerte de l’OIAC suggèrent qu’il s’agissait d’une mise en scène, Higgins a tweeté une photo exclusive de l’un des cylindres prétendument utilisés lors de la frappe.

Le message a été brusquement supprimé, peut-être parce que les Casques blancs ont ensuite partagé une photo du même site sur laquelle le même cylindre se trouvait dans une position différente. La preuve que la scène avait été manipulée par ceux qui la mettaient en scène. Les universitaires britanniques dissidents qui ont contribué à exposer Douma et d’autres frappes d’armes chimiques en Syrie comme étant des faux drapeaux exécutés par l’opposition – dans lesquels les services de renseignement britanniques étaient souvent complices – ont également été ciblés sans relâche par Bellingcat.

Ailleurs, Bellingcat a fabriqué et déformé des preuves pour salir la journaliste bulgare indépendante Dilyana Gaytandzhieva en la présentant comme un atout potentiel du GRU. Par ailleurs, l’organisation a joué un rôle de premier plan dans la diffusion et la “vérification” de documents et d’affirmations douteux, voire carrément frauduleux, liés au conflit ukrainien pendant toute la durée de celui-ci. Les enquêtes menées par The Grayzone suggèrent fortement que les agents de Bellingcat ont été directement impliqués dans une opération de renseignement ukrainienne qui a mal tourné et qui a entraîné la mort des forces de Kiev.

Des vétérans de la CIA ont ouvertement félicité Bellingcat pour avoir déclaré publiquement ce que les agences d’espionnage ne peuvent pas faire. Dans un article de décembre 2020 de Foreign Policy intitulé “Bellingcat peut dire ce que les services de renseignement américains ne peuvent pas dire“, l’ancien chef adjoint des opérations de la CIA pour l’Europe et l’Eurasie a été cité comme déclarant :

"Je ne veux pas être trop dramatique, mais nous adorons cela. Chaque fois que nous devions parler à nos partenaires de liaison… au lieu d’essayer d’obtenir des autorisations ou de s’inquiéter des problèmes de classification, il suffisait de faire référence à leur travail".

En conséquence, les fichiers divulgués exposant le fonctionnement interne de l’Integrity Initiative, une opération de propagande noire des services de renseignement britanniques chargée d’attiser les conflits avec la Russie pour alimenter le budget de la défense du Royaume-Uni, étaient truffés de références à Bellingcat. Comme l’indique un document interne qui décrit l’un des objectifs du groupe comme étant “d’accroître l’impact des organisations efficaces qui analysent actuellement les activités russes“, “nous le faisons déjà [c’est nous qui soulignons] avec… Bellingcat“.

À la suite de ces extraits, j’ai interrogé à plusieurs reprises Higgins sur la nature de ses relations et de celles de son organisation avec l’Integrity Initiative. D’abord évasif, Higgins a finalement nié toute association en mars 2020 dans un courriel qui se terminait par une menace inquiétante :

“Ce qui est drôle, c’est que votre reportage merdique sur le sujet s’est avéré très utile pour nous, j’ai hâte que vous découvriez comment, essayez de ne pas vous sentir trop mal”.

Près de quatre ans plus tard, j’attend toujours de savoir ce que Higgins et ses collaborateurs des agences d’espionnage occidentales ont concocté pour me faire “sentir mal“. Compte tenu de l’intérêt confirmé des services secrets britanniques pour le sabotage de Grayzone et des allégations folles que m’a faites la police antiterroriste qui m’a arrêté à Londres en mai dernier, il se peut qu’il ait déjà mis sa menace à exécution.

Eliot Higgins et Bellingcat ont été sollicités pour des commentaires, mais n’ont toujours pas répondu au moment de la publication.

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.


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