www.zejournal.mobi
Samedi, 15 Août 2026

Poutine aux Kouriles : la Russie rappelle au Japon qui contrôle les îles depuis 1945

Auteur : Mickaël Lelièvre | Editeur : Walt | Samedi, 15 Août 2026 - 17h10

La première visite de Vladimir Poutine dans les îles Kouriles disputées entre Moscou et Tokyo n’est pas un déplacement anodin. Sur Etorofu, appelée Iturup en russe, le président russe a visité un hôpital, rencontré des habitants et goûté du caviar dans une usine de transformation. La séquence donne à voir une présence russe installée dans un territoire que le Japon continue pourtant de revendiquer. Dans un contentieux territorial qui empêche toujours les deux pays de conclure formellement un traité de paix, cette visite possède donc une portée politique évidente.

Pour comprendre la portée de ce déplacement, il faut revenir à 1945. L’archipel disputé, composé d’Etorofu, Kunashiri, Shikotan et du groupe des Habomai, est passé sous contrôle soviétique dans les dernières phases de la Seconde Guerre mondiale. Moscou avait déclaré la guerre au Japon en août 1945, alors que Tokyo était sur le point de capituler. Depuis, ce différend territorial empêche la Russie et le Japon de signer un traité de paix formel et reste l’un des héritages non réglés de la fin de la guerre dans le Pacifique.

Kouriles : souveraineté russe de fait, revendication japonaise intacte

Environ 17 000 Japonais vivaient autrefois sur ces îles, aujourd’hui peuplées d’environ 20 000 citoyens russes. D’anciens résidents japonais ont rappelé leur expulsion lorsque l’Union soviétique a pris le contrôle de l’archipel. À cette dimension historique et humaine s’ajoutent des intérêts matériels importants : les eaux environnantes offrent de riches zones de pêche, les îles possèdent des gisements minéraux et l’ensemble revêt également une importance stratégique. Après huit décennies de contrôle russe, la réalité territoriale sur place et la revendication japonaise continuent ainsi de s’opposer.

Sur l’île russe voisine de Sakhaline, Poutine a également assisté à des exercices navals avant d’affirmer que les quatre territoires disputés étaient reconnus comme russes dans des documents internationaux. Tokyo défend exactement la position inverse : la Première ministre japonaise Sanae Takaichi affirme que ces îles appartiennent au Japon « historiquement et en vertu du droit international ». Le contentieux ne porte donc pas seulement sur la maîtrise effective du territoire, mais aussi sur deux lectures totalement opposées de sa légitimité.

« Le Japon a désigné la Russie comme une source majeure de menaces. Je tiens à souligner que nous ne menaçons pas le Japon. Au contraire, c’est lui qui a des revendications territoriales sur notre pays ».

Cette déclaration de Poutine à Sakhaline résume le fossé entre les deux capitales. Moscou présente le Japon comme le pays formulant des revendications sur un territoire qu’elle considère comme russe, tandis que Tokyo refuse de reconnaître la souveraineté russe sur les îles. Cette opposition s’est encore durcie depuis le début de la guerre en Ukraine en 2022 : le Japon a imposé des sanctions contre des personnes et des entités liées à Moscou, dégradant fortement des relations bilatérales qui avaient auparavant connu une phase de rapprochement.

Kouriles : l’héritage Abe balayé par la rupture après 2022

Sous Shinzo Abe, une véritable tentative de rapprochement avait pourtant eu lieu. L’ancien Premier ministre japonais était parvenu à établir une entente avec Poutine sur ce dossier, permettant notamment la reprise des visites de Japonais sur les tombes de leurs proches et relançant les discussions autour d’un éventuel traité de paix. Poutine a lui-même rappelé mercredi les efforts d’Abe avant de qualifier de « non provoquées » les sanctions plus récentes décidées par Tokyo. La période de dialogue engagée sous Abe paraît aujourd’hui très éloignée.

Du côté japonais, la réaction à la visite de Poutine a été immédiate. Sanae Takaichi l’a qualifiée d’« absolument inacceptable » et a réaffirmé que les îles faisaient, selon Tokyo, partie intégrante du Japon sur les plans historique et juridique. Le ministre des Affaires étrangères Toshimitsu Motegi a de son côté convoqué l’ambassadeur russe Nikolay Nozdrev. Tokyo entend ainsi maintenir intacte sa revendication territoriale malgré huit décennies de contrôle russe.

Cette séquence rappelle surtout combien le différend est profondément enraciné. Moscou contrôle les territoires tandis que Tokyo continue de les revendiquer. Même la période de rapprochement sous Shinzo Abe n’avait débouché que sur la reprise des visites familiales et des discussions autour d’un futur traité de paix. Vladimir Poutine est le premier président russe à se rendre sur les îles disputées, même si Dmitri Medvedev avait déjà visité Kunashiri en 2010 lorsqu’il occupait la présidence russe. La nouvelle visite ne règle donc rien : elle remet surtout au premier plan un conflit territorial que huit décennies de diplomatie n’ont jamais permis de solder.

La question est désormais de savoir ce qu’il reste des marges de dialogue entre Moscou et Tokyo. Les sanctions japonaises adoptées après 2022 ont profondément détérioré la relation, tandis que la Russie continue d’administrer les îles et que le Japon maintient sa revendication. Ce contentieux, directement hérité de la fin de la Seconde Guerre mondiale, continue ainsi d’empêcher les deux puissances de conclure formellement la paix. La visite de Poutine rappelle qu’au-delà des crises actuelles, certains rapports de force géopolitiques restent prisonniers d’une histoire vieille de plus de quatre-vingts ans.


Cela peut vous intéresser

Commentaires

Envoyer votre commentaire avec :



Fermé

Recherche
Vous aimez notre site ?
(230 K)
Derniers Articles
Articles les plus lus
Loading...
Loading...
Loading...
 
 

Contribuer au journalisme de ZeJournal

Faites un don pour nous aider à poursuivre notre mission d’information

Faire un don

( En savoir plus )