Corruption : la France dégringole, l’exemplarité républicaine enterrée par ceux qui gouvernent
Les essentiels de cette actualité
- La France glisse au 27e rang mondial de l’indice de perception de la corruption, marquant son quatrième recul consécutif et révélant un abandon flagrant de l’exemplarité républicaine promise par le pouvoir en place.
- Des ministres mis en examen sont maintenus au gouvernement, illustrant un manque criant de volonté politique pour combattre ce fléau, et soulevant la question de savoir si cela alimente la défiance croissante des citoyens.
- La corruption de proximité, souvent négligée, ronge la confiance dans les institutions locales, tandis que le sous-financement des organes de répression aggrave cette menace démocratique silencieuse.
- Transparency International propose des réformes urgentes, comme renforcer l’indépendance de la justice, pour inverser cette dégradation qui risque de propulser des forces politiques illibérales au pouvoir.
Voilà donc la France reléguée au 27e rang mondial de l’indice de perception de la corruption, derrière les Seychelles et les Émirats arabes unis. Il ne s’agit pas d’une anomalie statistique, mais du quatrième recul consécutif d’un pays qui fut, il n’y a pas si longtemps, considéré comme un modèle de probité républicaine.
Le délégué général de Transparency International France parle d’« alerte démocratique importante ». On serait tenté de lui répondre que l’alerte retentit depuis des années, mais que ceux qui devraient l’entendre ont manifestement choisi de débrancher le signal.
Ce classement, fondé sur la perception d’experts et de décideurs économiques, mesure moins la corruption elle-même, par nature difficilement observable, que la confiance dans la capacité des institutions à la combattre. C’est précisément là que le bât blesse. Car ce que révèle cette dégringolade, ce n’est pas nécessairement que la France est devenue plus corrompue, mais qu’elle a cessé de donner des signes crédibles d’une volonté de lutter contre ce fléau.
« C’est une alerte démocratique importante. L’absence de réponse à la dégradation de la perception de la corruption peut conduire à la résignation ou à la colère sociale qui alimente des discours de forces politiques illibérales ».
Florent Clouet identifie quatre facteurs explicatifs. Le premier frappe par son évidence : le « manque de volonté politique ». On se souvient qu’en 2017, Emmanuel Macron avait fait de l’exemplarité républicaine l’un des piliers de sa campagne. Sept ans plus tard, le constat est sévère.
Des ministres mis en examen maintenus au gouvernement, un silence assourdissant du sommet de l’État face à la progression des infractions liées à la probité, et un détricotage méthodique des lois de transparence adoptées dans les années 2010 composent un tableau préoccupant.
La France recule encore dans l’Indice de perception de la corruption. Elle dégringole à la 27e place, rang le plus bas jamais atteint depuis la création de l'indice. #AnticorVeillehttps://t.co/CgJwqLyFRf
— Anticor (@anticor_org) February 10, 2026
L’exemplarité républicaine, promesse oubliée
Il y a quelque chose de profondément révélateur dans cet abandon. La République française s’est construite sur un idéal : celui d’un État au service de l’intérêt général, distinct des intérêts privés, incarné par des serviteurs publics désintéressés. Cet idéal n’a jamais été pleinement réalisé, mais il constituait au moins un horizon vers lequel tendre, une exigence morale structurant le rapport des citoyens à leurs représentants.
Or, que constate-t-on aujourd’hui ? Une porosité croissante entre les cercles du pouvoir politique et les intérêts économiques, un pantouflage devenu la norme plus que l’exception, des cabinets de conseil qui s’immiscent jusque dans les décisions régaliennes, on se souvient du scandale McKinsey, et une classe politique qui semble considérer les conflits d’intérêts comme de simples péripéties administratives plutôt que comme des fautes graves.
La récente modification de la définition de la prise illégale d’intérêts, introduite dans une loi relative au statut de l’élu local, illustre parfaitement cette dérive. En restreignant le champ infractionnel, le législateur envoie un signal préoccupant : certains comportements autrefois répréhensibles deviennent tolérables. Comment s’étonner, dès lors, que la perception de la corruption se dégrade ?
Le deuxième facteur identifié par Transparency International, le manque de moyens alloués à la répression, relève de la même logique. Le Parquet national financier, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique et les services d’enquête spécialisés manquent de ressources pour accomplir correctement leur mission. Ce n’est pas un hasard. Un pouvoir qui souhaite véritablement lutter contre la corruption dote ses institutions des moyens nécessaires. Un pouvoir qui préfère l’affichage à l’action les maintient dans une relative indigence.
Bref,
— NathalieRenard (@nRenardPaname) September 18, 2024
- le président de la République a gavé d'argent public le cabinet McKinsey pour le remercier de son aide lors de la campagne présidentielle
- Gérald Darmanin a aidé le PSG à échapper à l'impôt et aux cotisations sociales
- Aurore Bergé a pactisé avec le lobby des crèches… pic.twitter.com/dyQx1YxDqM
La corruption de « basse intensité », angle mort de la République
Mais c’est peut-être le quatrième facteur qui mérite la plus grande attention : l’inadaptation du dispositif anticorruption à l’échelon local. La France s’est dotée d’outils pour traquer la grande corruption, celle qui fait les gros titres et mobilise les juges d’instruction. Elle demeure en revanche démunie face à la corruption de proximité, celle qui gangrène silencieusement les territoires.
Marchés publics attribués selon des critères opaques, permis de construire accordés en échange de services rendus, embauches de complaisance dans les collectivités, petits arrangements entre amis au détriment de l’intérêt général : cette corruption « de basse intensité » passe sous les radars, mais mine durablement la confiance des citoyens dans leurs institutions locales. Elle est d’autant plus pernicieuse qu’elle se banalise et finit par être perçue comme un mode de fonctionnement ordinaire.
Les propositions de Transparency International pour redresser la barre sont connues : indépendance renforcée de la justice, transparence des aides publiques aux entreprises, encadrement strict du lobbying, protection effective des lanceurs d’alerte. Rien de révolutionnaire. Ces mesures existent déjà, sous diverses formes, dans les pays qui occupent le haut du classement, comme le Danemark, la Finlande ou Singapour.
Pourquoi la France ne parvient-elle pas à les mettre en œuvre ? La réponse tient en un mot : volonté. Ou plutôt, absence de volonté. Car lutter véritablement contre la corruption suppose d’accepter de contraindre ceux qui exercent le pouvoir, de limiter leurs marges de manœuvre et de soumettre leurs décisions à un contrôle rigoureux. C’est, en somme, prendre au sérieux l’idée que la puissance publique n’appartient pas à ceux qui l’exercent, mais à ceux au nom desquels elle s’exerce.
Cette exigence d’exemplarité n’est pas une lubie de moralistes. Elle est constitutive du pacte républicain. Un État qui tolère la corruption en son sein perd sa légitimité à exiger des citoyens le respect des règles qu’il édicte. Comment demander aux Français de payer leurs impôts, de respecter les lois et de faire confiance aux institutions lorsque ceux qui les dirigent s’affranchissent impunément des règles de probité ?
La corruption : le poison qui dissout la démocratie
Florent Clouet a raison de parler d’alerte démocratique. La corruption n’est pas seulement un problème moral ou économique. Elle constitue un poison politique qui, à terme, détruit le lien entre gouvernants et gouvernés. Elle nourrit soit la résignation, cette conviction que « tous pourris » qui conduit à l’abstention massive, soit la colère, cette révolte contre un système perçu comme irréformable de l’intérieur.
La France de 2025 se trouve précisément à ce point de bascule. L’abstention atteint des niveaux historiques. Les mouvements de contestation se radicalisent. La défiance envers les élites politiques, médiatiques et économiques est devenue la norme plutôt que l’exception. Ce n’est ni en maintenant des ministres mis en examen, ni en affaiblissant les lois de transparence, ni en sous-dotant les organes de contrôle que l’on reconstruira la confiance.
Il faudrait, pour cela, une véritable révolution culturelle au sommet de l’État. Accepter que l’exemplarité n’est pas une option, mais une obligation. Comprendre que la souveraineté nationale, si souvent invoquée, commence par la souveraineté de la loi sur tous, y compris sur ceux qui la font. Admettre, enfin, qu’un pays qui ne respecte plus ses propres principes ne peut prétendre incarner quoi que ce soit sur la scène internationale.
La 27e place de ce classement n’est pas une fatalité. Elle résulte de choix politiques. D’autres choix sont possibles. Encore faudrait-il que ceux qui nous gouvernent considèrent la lutte contre la corruption comme autre chose qu’un slogan de campagne aussitôt oublié une fois l’élection passée.
- Source : Géopolitique Profonde













