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Mardi, 16 Juin 2026

La pensée stratégique iranienne par Thierry Meyssan

Auteur : Thierry Meyssan | Editeur : Walt | Mardi, 16 Juin 2026 - 15h37

La République islamique d’Iran a développé, dès ses premières années, une vision du monde et une pensée stratégique. La récente guerre, qu’Israël et les États-Unis lui ont déclarée, l’a conduite à coordonner ses forces armées et sa diplomatie, tandis que ses réalisations militaires lui ont permis de penser à la manière de poursuivre ses objectifs révolutionnaires, tout en protégeant sa population.

La vision de l’imam Khomeiny

1- L’imam Rouhollah Khomeiny n’était pas un spécialiste des relations internationales. Cependant, il était clair pour lui que le Royaume-Uni et les États-Unis étaient les adversaires traditionnels de l’Iran. En outre, il pensait qu’Israël était un avant-poste des Anglo-Saxons au Moyen-Orient [1].

2- Lorsqu’il fut confronté à la « guerre imposée » par les Occidentaux depuis l’Iraq, il fut horrifié par l’usage de missiles tirant sur des villes iraniennes et y répandant des gaz de combat. Il pensa que, jamais, son pays ne s’abaisserait à utiliser des armes de destruction massive comme celles-là, ou comme des bombes atomiques. En 1988, alors que la guerre durait depuis une décennie et que la victoire n’était pas en vue, il rédigea une fatwa ordonnant le démantèlement du programme nucléaire militaire hérité du shah et de la France. C’était une décision difficile qui fit durer la guerre plus longtemps encore.

Cette fatwa a été reprise par l’ayatollah Ali Khamenei. Il me semble stupide de croire que les Gardiens de la révolution —ce corps fortement endoctriné— accepterait de la violer ou même de la laisser violer par d’autres iraniens.

3- Une troisième position de l’imam Khomeiny fut de considérer qu’il devait défendre l’unité de l’islam (Oumma) avant toute victoire. Il convint d’un accord de non-agression avec Hassan el-Banna, le fondateur de la Confrérie des Frères musulmans. Il le rencontra en 1938, et convint d’un pacte avec lui, en 1947 [2]. Cependant, les deux hommes ne partagèrent jamais la même vision de l’islam et la Confrérie devint, à partir de 1949, une société secrète partiellement contrôlée par les Britanniques.

Aujourd’hui, l’Iran entretient des relations avec la Confrérie et l’invite à ses congrès pan-islamiques annuels mais, en même temps, Téhéran combat des organisations comme al-Qaeda et Daesh, dont tous les dirigeants ont été, ou sont, des Frères musulmans.

En 2005, le président Mahmoud Ahmadinejad industrialisa son pays qui ne vivait jusque-là que de sa rente pétrolière. Puis il lança un vaste programme scientifique pour la maîtrise de la fusion nucléaire. Il s’agissait pour lui de relancer la révolution anti-impérialiste de l’imam Khomeiny en découvrant une source d’énergie qui mette fin à la domination des compagnies pétrolières et libère le Tiers-Monde. Ce projet n’a jamais complétement abouti, Israël assassinant en Iran les principaux savants en la matière.

Le droit de riposte à l’agression et la libération des États occupés

La guerre imposée par Israël et les États-Unis, le 28 février 2026, a ouvert une réflexion stratégique en Iran. L’Iran ne pouvant pas riposter contre les États-Unis, à 10 000 kilomètres d’eux, les Gardiens de la révolution attaquèrent les bases militaires états-uniennes du Golfe. Ils furent stupéfaits de l’importance des conséquences de leur action : sans ses bases régionales, l’agresseur était démuni. Pour continuer à tirer, il devait le faire depuis Diego Garcia (île Maurice) et l’Allemagne.

Venant à la rescousse, leurs diplomates mirent en évidence que le droit international reconnaissait la légitimité de leur action. Ils exhumèrent la résolution 3314 (XXIX) de l’Assemblée générale des Nations unies, affirmant que le droit de résistance à l’agression s’étendait aussi aux États qui hébergent des bases militaires étrangères servant à l’agression [3].

Certains de ces États, comme les Émirats arabes unis, organisèrent — durant près de cinquante ans— le contournement du siège états-unien (improprement qualifié de « sanctions » par les Occidentaux) étaient des alliés de l’Iran. La totalité des stratèges occidentaux considérait inenvisageable que l’Iran attaque ses propres alliés. Or, les Gardiens de la révolution décidèrent d’attaquer leurs propres alliés pour leur montrer qu’ils n’étaient pas protégés par les États-Unis mais, au contraire, ils étaient exposés par eux. Les diplomates iraniens rappelèrent à leurs voisins arabes que, selon le droit international, ils devaient interdire d’utiliser les bases qu’ils hébergent pour commettre une agression, faute de quoi, ils étaient complices de l’agression.

Or, les élites politiques arabes, et particulièrement celles du golfe Persique, sont toujours soumises aux anciennes puissances coloniales. Souvent même, elles les admirent. Les Émirats arabes unis ne sont indépendants que depuis 1971. Jusque-là, ils étaient des dominions de l’empire britannique rattachés à l’empire des Indes.
Les attaques iraniennes sonnèrent donc comme des coups de tonnerre :
(1) les États-Unis, la première puissance militaire de la Guerre froide, étaient incapables de les défendre ;
(2) les Nations unies, elles aussi, étaient incapables de les défendre, puisque la résolution 2817 (11 mars 2026) viole le droit international ;
(3) les nations arabes du golfe se trouvaient donc sans défense puisqu’aucune ne disposait d’armée digne de ce nom (les armées de l’Arabie saoudite et du Qatar sont principalement composées de combattants étrangers).

Fidèles à l’enseignement de l’imam Khomeiny, les Gardiens de la révolution ajustèrent leurs tirs à la fois pour désorganiser les sociétés arabes du golfe et pour conduire leurs États à s’affranchir des Anglo-Saxons.

Le contrôle du détroit d’Ormuz et la libération des banques étrangères soumises au département du Trésor

Le premier pays à franchir le pas fut le sultanat d’Oman. Certes, il n’hébergeait pas de bases états-uniennes, mais il ferma son espace aérien à l’aviation états-unienne et son espace maritime aux bateaux de l’US Navy.

Constatant la panique que cela provoquait chez les armateurs occidentaux, les Gardiens de la révolution réalisèrent que le contrôle du détroit d’Ormuz leur permettait de combattre l’économie de l’Occident, qui soutient depuis un demi-siècle le siège anglo-saxon de l’Iran. Venant à nouveau à la rescousse, les diplomates iraniens soulignèrent que le droit international autorise la fermeture du détroit, non pas à tous, mais aux agresseurs.

Les Gardiens de la révolution décidèrent donc d’interdire aux navires battant pavillon anglo-saxon, ou affrétés par des compagnies anglo-saxonnes, de franchir le détroit. Les diplomates firent alors valoir que si le droit international n’autorisait pas de percevoir un péage pour le franchissement d’un détroit, il autorisait les états riverains à prendre des mesures environnementales conservatoires. Par exemple, l’Iran et Oman peuvent ensemble exiger des garanties des pétroliers en cas de catastrophe du type Amoco-Cadiz.

En créant l’Autorité du détroit du Golfe persique (PGSA), le 1° mai, sans même attendre qu’Oman ait donné son accord, les Gardiens de la révolution ont transformé la guerre du Golfe en théâtre de leur révolution anti-impérialiste. Pour franchir le détroit, les Occidentaux doivent déposer des avoirs dans les banques iraniennes qui leur seront restituées, une fois le détroit franchi. Problème : le siège anglo-saxon de l’Iran passe aussi par le système bancaire Swift. Toutes les banques occidentales se sont engagées devant le Trésor états-unien à ne pas commercer avec l’Iran, sous peine d’amendes astronomiques. Ainsi, la BNP, qui a commercé avec l’Iran et Cuba, vient d’être contrainte à payer une amende de 9 milliards de dollars. Aucune banque occidentale ne violera donc le siège anglo-saxon de l’Iran… à moins, bien sûr, que les armateurs ne poussent les responsables politiques à s’affranchir des Anglo-Saxons.

La question du détroit d’Ormuz n’est donc pas l’instauration d’un péage — qui n’a jamais existé — mais celle de la soumission des alliés des États-Unis à la Foreign Account Tax Compliance Act (FATCA — loi sur la conformité fiscale des comptes étrangers) ; une soumission qui fait d’eux les complices des États-Unis.

Rappelons que l’Occident, en tant que civilisation, se forgea, au Moyen-Âge autour de la condamnation des sièges militaires par l’Église catholique et que celle-ci s’oppose toujours au siège de Cuba, de l’Iran et de la Corée du Nord.

En outre, l’Iran a demandé à Ansar Allah de bloquer le détroit de Bab el-Mandeb aux navires de l’agresseur. Selon l’armée de cette faction yéménite, les navires israéliens et états-uniens pourraient être ciblés. Mais, pour le moment, ces menaces n’ont pas été mises à exécution.

Le cessez-le-feu au Liban et le découplage de Washington et Tel-Aviv

Alors que la question de la complicité des Occidentaux aux sièges Anglo-Saxons n’est toujours pas tranchée, les Iraniens eurent la surprise de voir les États-Unis, qui avaient accepté, le 11 avril à Islamabad, le principe d’un cessez-le-feu sur tous les fronts, y compris au Liban, ne pas réagir aux opérations israéliennes au Liban, alors que le président Trump avait proclamé un cessez-le-feu entre Israël et le Liban, le 16 avril [4]. Les Iraniens commencèrent à s’interroger sur les relations entre Washington et Tel-Aviv.

Un tiers d’entre eux pensait que Les États-Unis et Israël poursuivaient le même but de domination, mais par des moyens différents. Un second tiers estimait qu’ils se répartissaient les rôles — le « bon flic » et le « mauvais flic » —, tandis que le dernier tiers estimait que Donald Trump et Benyamin Netanyahou n’étaient plus sur la même longueur d’onde.

Quoi qu’il en soit, tous ensemble décidèrent de tenter de séparer les deux nations. Ils annoncèrent que la reprise des combats au Liban contredisait les accords préliminaires d’Islamabad et donc le cessez-le-feu. En conséquence, ils menacèrent de reprendre les bombardements sur l’État juif. Le président des États-Unis, pour qui le soutien d’Israël est une question historique qui ne se discute pas, ne pouvait donc pas parvenir à la paix dans le golfe à cause des opérations de Benyamin Netanyahou au Liban.

Dans un premier temps, il imposa des négociations de paix à Israël et au Liban, à Washington. Des pourparlers débutèrent en présence d’Elbridge Colby, sous-secrétaire à la Guerre et principal théoricien de l’attaque états-unienne contre l’Iran. Les Israéliens exigeaient la démilitarisation complète du Hezbollah, alors que le gouvernement libanais, partageant cet objectif, exigeaient avant toute chose, l’application du « mécanisme » (c’est-à-dire du cessez-le-feu du 27 novembre 2024).

Or, en 1948, des États arabes avait lancé une guerre contre l’État israélien, lorsque David Ben Gourion avait autoproclamé l’État d’Israël, en violation du plan des Nations unies dit du « partage de la Palestine ».
Les forces libanaises, commandées par l’émir Magid Arslane avaient emporté plusieurs victoires, mais le Royaume-Uni, volant au secours de la communauté juive de Palestine (le Yichouv) avait lancé l’armée cisjordanienne, commandée par le général John Bagot Glubb (dit « Glubb Pacha ») et ses officiers britanniques, pour repousser les Arabes. Cette guerre israélo-arabe est présentée mensongèrement par les Occidentaux comme une victoire israélienne, alors que ce fut une victoire britannique.
Néanmoins, la Ligue des États arabes prit, en 1965, la décision de cesser tout contact avec l’État autoproclamé d’Israël. Le Liban adopta alors une loi interdisant aux ressortissants libanais de conclure tout accord – qu’il soit financier, culturel, intellectuel – ou toute autre relation de quelque nature que ce soit avec des entités ou des individus israéliens. Elle prévoit des pénalités de 3 à 10 ans de travail forcé et une amende de 5 000 à 40 000 livres libanaises pour tout contrevenant.
En outre, les articles 273, 275 et 285 du Code pénal criminalisent tout « contact avec l’ennemi » qu’ils répriment de la peine de mort.
Pourtant, les délégations des deux pays se sont rencontrées à Washington sans que le Parlement libanais n’abroge cette loi.

Au moment même, le 29 mai, où un nouveau round de négociations illégales libano-israéliennes débutait à Washington, les Israéliens lancèrent de nouvelles attaques, demandant aux populations civiles de fuir et bombardant leurs maisons. Cette offensive a abouti à l’occupation du château des croisés « Beau Fort », le 31 mai. Les Gardiens de la révolution, constatant qu’Israël ne négociait que pour gagner du temps, reprirent leurs bombardements de l’État juif.

Furieux, le président Trump menaça d’abord l’Iran des pires tourments, puis céda. Il obligea Israël à cesser les combats et accepta les principales revendications iraniennes. L’Iran venait de découpler Washington et Tel-Aviv, provoquant une relation hiérarchique et non plus coordonnée.

Notes:

[1] « Qui est l’ennemi ? », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 4 août 2014.

[2] « Les Frères musulmans en tant qu’assassins », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 21 juin 2019.

[3] « Le droit international ou des bases militaires étrangères : il faut choisir », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 7 avril 2026.

[4] « Au Liban, un cessez-le-feu fragile entre Israël et le Hezbollah », Luc Bronner et Hélène Sallon, Le Monde, 17 avril 2026


- Source : Réseau Voltaire

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