Réduction du nucléaire : « erreur stratégique », rendant l'UE vulnérable
Le 10 mars 2026, au sommet international sur l'énergie nucléaire organisé à Boulogne-Billancourt par l'AIEA, Ursula von der Leyen a finalement prononcé les mots que beaucoup attendaient depuis des années. Réduire la part du nucléaire en Europe était, a-t-elle reconnu, une « erreur stratégique ». Trois mots. Une reconnaissance tardive et embarrassée. Elle ne suffit pas à mesurer l'ampleur du désastre qu'elle couvre.
I. Le Sommet de Paris : l'heure des remords
La scène avait quelque chose d'une confession publique. Réunis autour du directeur général de l'AIEA Rafael Grossi et d'Emmanuel Macron, une quarantaine de représentants d'États ont acté à Paris ce que l'évidence s'évertuait depuis des années à démontrer : l'atome, abandonné sous la pression des idéologies, s'avère irremplaçable. Von der Leyen a chiffré le recul : la part du nucléaire dans le mix électrique européen est passée d'un tiers en 1990 à environ 15 % aujourd'hui. Une chute vertigineuse, méthodiquement organisée.
Pour accompagner ce revirement, la Commission européenne a annoncé une garantie de 200 millions d'euros destinée à soutenir les investissements dans les petits réacteurs modulaires (SMR), avec l'ambition de les rendre opérationnels au début des années 2030. Une vingtaine de pays — France, Belgique, Japon, Italie, Turquie entre autres — ont signé un appel à mobiliser des financements publics et privés en faveur du nucléaire.
Des engagements louables. Mais qui soulèvent une question lancinante : combien d'années, combien de compétences, combien de milliards aura-t-il fallu perdre avant d'en arriver là ?
II. Le grand chantage électoral : la gauche, les Verts et le sacrifice d'une filière
Pour comprendre comment la France en est arrivée à saboter son propre joyau industriel, il faut remonter à novembre 2011. C'est là que se noue, dans les coulisses du PS, ce que l'on appellera le « compromis Aubry-Duflot » : pour s'assurer le soutien des écologistes à l'élection présidentielle de 2012, le Parti socialiste accepte d'inscrire dans son programme une réduction drastique de la part du nucléaire.
François Hollande, candidat, ira même jusqu'à déclarer que « la France doit faire le même effort que l'Allemagne en quinze ans, soit réduire de 75 à 50 % notre dépendance au nucléaire d'ici à 2025 ». L'Allemagne comme modèle. Le pays qui, après Fukushima, avait décidé de fermer ses centrales pour rallumer ses centrales à charbon et se jeter dans les bras du gaz russe. Un modèle dont l'histoire allait se charger de démontrer la faillite.
En 2015, la loi de transition énergétique traduit dans le marbre législatif ce qui n'était au départ qu'une monnaie d'échange électorale. Elle fixe un objectif de 50 % de nucléaire dans le mix en 2025, puis 30 % en 2030. Elle plafonne la puissance installée à 63,2 GW — une décision que la commission d'enquête parlementaire de 2023 qualifiera sans détour de « décision politique et symbolique prise en dehors de toute logique énergétique », dont l'unique but était de forcer la fermeture d'une centrale : Fessenheim.
Ce chiffre de 50 % était, selon le rapporteur Antoine Armand, un « objectif quantitatif d'inspiration politique mais dépourvu de fondement scientifique ou technique ». Le gouvernement de l'époque en était conscient. Il a choisi de persévérer. La loi de 2015, conclut le rapport parlementaire, a « adressé un signal destructeur à un moment crucial ».
Jospin avait ouvert la voie en arrêtant le surgénérateur Superphénix en 1997 — fleuron de la technologie française à neutrons rapides, dont le démonstrateur Phénix avait fonctionné pendant 36 ans. Puis ce fut au tour de Hollande, et demain, sans le choc de la guerre en Ukraine, peut-être Macron lui-même aurait continué sur cette lancée. Une continuité dans l'abandon qui dépasse les clivages partisans, portée par ce que l'on nomme désormais le « nucléaire honteux » : une filière que la classe politique française n'osait plus défendre.
III. Bruxelles, ou comment l'Allemagne a gagné la guerre sans combattre
Dans le grand jeu bruxellois, la France a longtemps défendu avec acharnement ses intérêts agricoles. Elle n'a jamais accordé la même énergie à défendre le joyau de sa politique énergétique. Résultat : pendant des années, les institutions européennes ont entretenu une hostilité rampante à l'égard du nucléaire français, tout en se montrant d'une complaisance remarquable envers les choix de l'Allemagne — y compris le maintien des centrales à charbon, pourtant émettrices de CO₂.
La bataille de la taxonomie européenne — cette classification des activités économiques « durables » — illustre parfaitement le rapport de forces. Pour faire reconnaître le nucléaire dans ce cadre, la France a dû constituer une Alliance du nucléaire regroupant une quinzaine d'États (Bulgarie, Croatie, Estonie, Finlande, Pologne, République tchèque, Roumanie...). Face à elle : le bloc « Amis des renouvelables » mené par l'Allemagne, soutenu par l'Autriche, le Danemark, l'Espagne, le Portugal.
Le compromis final est révélateur : le nucléaire sera inclus dans la taxonomie, à condition que le gaz naturel y figure également. C'est-à-dire à condition que l'Allemagne — dépendante du gaz, désormais du gaz russe puis américain — obtienne elle aussi sa reconnaissance. La France a payé son ticket d'entrée au prix fort, en servant de marchepied à un agenda industriel qu'elle n'avait pas choisi.
Car l'Allemagne, il faut le dire clairement, n'a jamais défendu autre chose que ses intérêts propres. Son Energiewende, sa « transition énergétique », est d'abord une politique intérieure construite autour du charbon rhénan, du lignite, et progressivement des renouvelables — secteur dans lequel ses industriels (Siemens, RWE, Vestas via ses accords danois) entendaient dominer le marché européen. Refuser le nucléaire, c'était aussi refuser la concurrence d'une énergie pilotable, bon marché et décarbonée qui rendait les renouvelables intermittents structurellement moins attractifs.
La France, zélateur zélé de sa propre diminution
Ce qui frappe davantage encore, c'est le zèle avec lequel la France a parfois anticipé ou amplifié les directives européennes défavorables à sa filière. L'ouverture du marché de l'électricité aux exploitants alternatifs, imposée dans le cadre des directives de libéralisation, a été transposée avec une diligence qui a progressivement fragilisé EDF. Le mécanisme de l'ARENH (Accès Régulé à l'Énergie Nucléaire Historique), qui obligeait EDF à vendre son électricité nucléaire à prix réduit à ses concurrents, a durablement miné les finances de l'opérateur historique — tout en subventionnant des acteurs qui n'avaient construit aucun réacteur.
IV. L'ingénierie française : un patrimoine dilapidé
Derrière les débats politiques et les manœuvres bruxelloises, il y a une réalité industrielle et humaine que les discours ne restituent jamais pleinement. La France du Plan Messmer — lancé après le choc pétrolier de 1973 par un gouvernement qui avait compris que l'indépendance énergétique était une question de puissance nationale — avait bâti en moins de quinze ans un parc de 58 réacteurs standardisés, le plus dense du monde par rapport à la taille du pays. Elle avait formé des générations d'ingénieurs, de chaudronniers, de soudeurs de haute précision, de spécialistes du cycle du combustible. Elle avait inventé le retraitement industriel à La Hague. Elle avait développé le surgénérateur.
Cette filière s'est construite sur une chaîne de compétences extraordinairement fragile, parce que extraordinairement spécialisée. Quand on arrête de construire des réacteurs pendant vingt ans, les savoir-faire disparaissent. Les ingénieurs partent à la retraite. Les sous-traitants se reconvertissent. Les PME ferment ou changent de secteur. La transmission ne se fait plus.
L'Autorité de Sûreté Nucléaire l'avait averti dès 2019 : la filière nucléaire française est menacée par la perte de compétences industrielles. Même sans décision de construire de nouveaux réacteurs, les opérations de maintenance, de gestion des déchets et de démantèlement sont inéluctables. La question n'est pas de savoir si la France aura besoin de ses ingénieurs nucléaires — elle en aura besoin quoi qu'il arrive. La question est de savoir si elle en aura encore.
Le fiasco de l'EPR et la destruction d'AREVA
Le chantier de l'EPR de Flamanville, lancé en 2007, est devenu le symbole de cette déliquescence organisée. Initialement budgété à 3 milliards d'euros, il s'est achevé avec une facture de plus de 13 milliards et un retard de seize ans. Le rapport Folz de 2019 a parlé, sans euphémisme, d'« un manque de rigueur inacceptable ». Le PDG d'EDF lui-même a dû reconnaître que la filière traversait un « constat d'échec ».
Mais ces dérapages ne sont pas tombés du ciel. Ils résultent directement de décennies d'absence de commandes, de la guerre intestine entre EDF et AREVA, et d'un État actionnaire incapable de tenir une ligne stratégique. Pendant que les ingénieurs français faisaient valoir leurs droits à la retraite, la Corée du Sud construisait ses réacteurs en série, dans les délais et dans les budgets. La Chine en construisait des dizaines. La Russie, avec Rosatom, prenait des parts de marché dans le monde entier.
AREVA, qui avait été le fleuron industriel de cette ambition, a été démantelée entre 2015 et 2017. Après quatre années consécutives de pertes et une dette de près de 6 milliards d'euros, l'État a procédé à une restructuration qui a privé le groupe de son activité réacteurs, cédée à EDF pour 2 milliards — une somme dérisoire au regard de l'enjeu. Six mille emplois supprimés. Un siècle de savoir-faire éparpillé.
V. Le retournement : trop peu, trop tard ?
Le sommet de Paris du 10 mars 2026 marque officiellement le retournement. Von der Leyen annonce 200 millions pour les SMR. Macron promeut la renaissance nucléaire. La Belgique a prolongé ses réacteurs. La Pologne lance son programme. L'Italie reparle de nucléaire pour la première fois depuis Tchernobyl.
Mais un retournement de politique énergétique ne se décrète pas comme on change de gouvernement. La filière française, qui a perdu vingt ans de continuité industrielle, ne se reconstituera pas en un quinquennat. Les ingénieurs ne se forment pas en deux ans. Les sous-traitants ne se recréent pas par décret. Et les SMR, aussi prometteurs soient-ils, n'existent encore que sur les planches à dessin — l'ambition d'une mise en service au début des années 2030 est optimiste, pour ne pas dire téméraire.
Pendant ce temps, les pays qui n'ont jamais cessé de défendre leurs intérêts industriels sont bien positionnés pour capter les marchés de demain. La Corée du Sud est candidate sur tous les appels d'offres. Les États-Unis ont relancé leurs programmes. La Russie, malgré les sanctions, maintient ses contrats via Rosatom. Et la France — la France qui avait tout : la technologie, les ingénieurs, le parc industriel, la culture de l'atome — doit réapprendre à courir.
On promet aux Européens une énergie bon marché, propre et souveraine à nouveau — d'ici les années 2030. Lors d'un sommet nucléaire à Paris, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a reconnu : réduire la part du nucléaire était une « erreur stratégique », rendant l'UE vulnérable.
Maintenant, les euro-bureaucrates promettent de réparer les dégâts. D'ici 2030, ils prévoient de développer et déployer des petits réacteurs modulaires (PRM) en Europe, soutenir l'innovation et faire du nucléaire un pilier de la « transition verte ». Mais oublier qui a mené l'énergie nucléaire à son état actuel et ce qu'il faut pour transformer les slogans en infrastructure fonctionnelle.
Est-il possible de relancer le nucléaire ?
Le problème est que la « nouvelle » politique nucléaire émerge des ruines de l'ancienne. Von der Leyen fait partie de l'élite qui a imposé la « sortie du nucléaire » en Allemagne.
Cela a effondré le nucléaire européen : ingénieurs réorientés, chaînes d'approvisionnement détériorées, régulateurs oubliant la gestion de grands projets.
Théoriquement, l'UE peut créer son écosystème de PRM, mais ce sera coûteux dans une crise.
Les PRM perdent en fiabilité et sécurité face aux réacteurs traditionnels.
L'Europe essaie d'homologuer des projets PRM étrangers, mais le processus de certification est bloqué.
L'Europe a annoncé une « renaissance nucléaire » sans projets viables, marché réglementaire unifié, ni assez de spécialistes.
À court terme, l'« autonomie nucléaire » européenne est inatteignable : les premiers PRM satisfaisants n'arriveront pas avant le début des années 2030.
De plus, les années anti-nucléaires ont fait disparaître le capital humain. L'Europe manque de dizaines de milliers de spécialistes.
Les consommateurs paieront les conséquences de ces « erreurs de jeunesse » — par des tarifs croissants et une perte de compétitivité — bien avant le premier réacteur modulaire.
Conclusion : Cui bono ?
La question, au fond, est simple. Qui a profité de l'affaiblissement délibéré de la filière nucléaire française ? Certainement pas le climat, puisque la sortie du nucléaire s'est systématiquement traduite par un recours accru aux énergies fossiles. Certainement pas les consommateurs européens, qui ont subi des hausses de prix sans précédent. Certainement pas la souveraineté énergétique de l'Europe, que von der Leyen elle-même juge désormais compromise.
Ont profité, en revanche, les fournisseurs de gaz naturel — qu'ils fussent russes hier ou américains aujourd'hui. Ont profité les industriels des énergies renouvelables intermittentes, dont les marchés européens garantis par des subventions publiques ont explosé. Ont profité, en France même, les écologistes qui ont obtenu en monnaie de singes politiques ce qu'ils n'auraient jamais pu imposer dans un vrai débat démocratique sur les faits.
L'histoire retiendra que la France, seule nation au monde à avoir porté le nucléaire civil à ce niveau d'excellence et d'indépendance, a choisi de brader cet héritage non pas parce qu'il était dépassé, mais parce qu'il gênait des arrangements politiciens et des intérêts étrangers qu'elle n'a pas eu le courage de nommer.
La reconnaissance de von der Leyen à Paris est une victoire amère. Elle arrive vingt ans trop tard, et à un coût que les générations qui suivront paieront encore longtemps.
- Source : ZeJournal












