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Mardi, 15 Sept. 2026

BRICS : le monde multipolaire s’installe, l’Occident perd son monopole

Auteur : Mickaël Lelièvre | Editeur : Walt | Mardi, 15 Sept. 2026 - 11h54

Le 18e sommet des BRICS, organisé à New Delhi les 12 et 13 septembre, donne une image particulièrement claire du monde qui se recompose. Autour du sommet se retrouvent la Chine, l’Inde, la Russie, l’Iran, les Émirats arabes unis et une délégation saoudienne de haut niveau. Des puissances qui, il y a encore quelques années, évoluaient dans des espaces stratégiques parfois concurrents se retrouvent désormais dans une même enceinte. Ce rapprochement ne signifie pas qu’elles partagent une idéologie ou une politique étrangère commune. Il montre surtout que l’époque où les institutions dominées par l’Occident pouvaient prétendre organiser seules les rapports de puissance internationaux est progressivement remise en cause.

La visite de Xi Jinping en Inde, sa première depuis 2019, place immédiatement la relation sino-indienne au centre du sommet. Les deux géants asiatiques restent des compétiteurs stratégiques et leur différend territorial dans l’Himalaya n’est toujours pas réglé. Les affrontements meurtriers de 2020 ont laissé une profonde méfiance, et d’importants dispositifs militaires restent déployés de part et d’autre de la frontière. Mais Pékin comme New Delhi savent qu’une confrontation durable aurait un coût économique considérable. Leur relation relève donc moins d’une réconciliation que d’une coexistence compétitive : contenir les tensions, développer les échanges et préserver ses propres marges de manœuvre sans renoncer à ses intérêts nationaux.

Un groupement hétérogène qui révèle le monde multipolaire

Les BRICS ne constituent pas une alliance militaire ou politique comparable à l’OTAN. C’est précisément ce qui fait leur singularité. Le regroupement élargi représente près de la moitié de la population mondiale et environ 40 % de l’économie mondiale lorsqu’elle est mesurée en parité de pouvoir d’achat. Ses membres restent profondément divisés sur de nombreux sujets : l’Inde et la Chine se disputent influence et territoires, l’Iran et plusieurs monarchies du Golfe entretiennent des rapports complexes, tandis que la Russie poursuit sa confrontation avec l’Occident en Europe. Pourtant, ces États parviennent à se retrouver autour d’un objectif commun : obtenir davantage de poids dans la gouvernance mondiale et réduire leur dépendance vis-à-vis d’institutions et de mécanismes longtemps dominés par les puissances occidentales.

New Delhi cherche précisément à orienter les BRICS vers des domaines concrets : commerce, investissements, technologies, chaînes d’approvisionnement, sécurité alimentaire et énergétique et réforme des institutions internationales. Cette stratégie correspond parfaitement à la doctrine indienne. L’Inde refuse de choisir entre Washington, Moscou ou Pékin et tente au contraire de conserver une autonomie maximale entre plusieurs centres de puissance. Son influence ne se limite plus à l’Asie du Sud : elle s’étend aux routes commerciales de l’océan Indien, aux corridors reliant l’Asie au Moyen-Orient et à des partenariats énergétiques et technologiques de plus en plus diversifiés.

Les monarchies du Golfe suivent une évolution comparable. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar ne veulent plus être considérés uniquement comme des fournisseurs d’hydrocarbures dépendants de la protection occidentale. Leurs fonds souverains investissent désormais massivement dans les infrastructures, la logistique, l’intelligence artificielle, les nouvelles technologies, l’industrie et les énergies renouvelables. Ils multiplient simultanément les partenariats avec Washington, Pékin, New Delhi ou Ankara. Cette stratégie n’est pas celle d’un basculement automatique dans un camp anti-occidental, mais celle d’États qui refusent désormais de placer toute leur sécurité et toute leur prospérité entre les mains d’une seule puissance.

« La compétition géopolitique à venir se jouera non seulement à travers les alliances et la puissance militaire, mais aussi à travers le capital, les marchés, les chaînes d’approvisionnement, la technologie et la connectivité ».

C’est peut-être le principal enseignement du sommet. La puissance ne se mesure plus uniquement au nombre de soldats, de chars ou de têtes nucléaires. Elle dépend également de la maîtrise des technologies, du contrôle des chaînes logistiques, de l’accès aux matières premières, de la capacité à financer les infrastructures et de la possibilité de commercer sans dépendre entièrement des systèmes financiers contrôlés par d’autres. Les BRICS ne suppriment pas la compétition entre États. Ils lui donnent au contraire un nouveau terrain : un monde où chaque puissance cherche à multiplier les partenaires afin de ne plus dépendre exclusivement du centre occidental qui dominait l’ordre international depuis la fin de la guerre froide.

Les puissances moyennes veulent elles aussi retrouver leur souveraineté

Pour les États de taille moyenne ou modeste, cette recomposition représente à la fois une opportunité et un risque. La multiplication des centres de puissance offre davantage de possibilités qu’un système dominé par un seul bloc. Le Bangladesh peut valoriser sa puissance manufacturière entre l’Asie du Sud et l’Asie du Sud-Est. Le Sri Lanka peut tirer parti de sa position sur les grandes routes maritimes de l’océan Indien. Les États d’Asie centrale peuvent multiplier leurs corridors commerciaux vers la Chine, la Russie, l’Inde, la Turquie et le Golfe. Cette diversification permet théoriquement de négocier avec plusieurs partenaires plutôt que de devenir le client permanent d’une seule grande puissance.

Mais la géographie ne suffit pas à produire de la souveraineté. Pour transformer une position stratégique en influence réelle, un État doit disposer d’une économie suffisamment solide et d’institutions capables de garantir ses engagements. Le Pakistan l’illustre parfaitement. Il se situe au carrefour de la Chine, de l’Asie du Sud, de l’Asie centrale et du Moyen-Orient, tout en entretenant des relations fortes avec Pékin et les monarchies du Golfe. Le récent accord de défense de La Mecque avec l’Arabie saoudite et la Turquie lui offre un nouveau cadre régional de coopération. Mais cet avantage géopolitique ne prendra toute sa valeur que si Islamabad parvient à renforcer son économie, ses infrastructures et sa crédibilité institutionnelle.

La leçon structurelle du sommet de New Delhi est donc moins celle de la naissance d’un nouveau bloc que celle de la fin progressive d’un monopole. Le XXIe siècle asiatique ne sera probablement pas organisé autour d’une seule puissance capable d’imposer durablement ses règles à toutes les autres. Il verra plutôt coexister plusieurs centres d’influence reliés par le commerce, l’énergie, les technologies et les investissements, mais toujours guidés par leurs propres intérêts nationaux. La véritable souveraineté, dans ce nouvel ordre, appartiendra aux États capables de commercer avec tous, de dépendre exclusivement de personne et de refuser que leur politique extérieure soit dictée depuis une capitale étrangère.


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