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Samedi, 18 Avr. 2026

«La Russie et la Chine sont soutenues par un immense groupe de pays que nous appelons la majorité mondiale»

Auteur : Sergueï Lavrov | Editeur : Walt | Samedi, 18 Avr. 2026 - 13h44

Allocution et réponses aux questions des médias de Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, à l’issue de sa visite en République populaire de Chine, Pékin, 15 avril 2026.

Mesdames et Messieurs,

Hier et aujourd’hui s’est déroulée une visite en République populaire de Chine. Hier, nous avons mené plus de quatre heures de négociations avec le Ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi, qui ont couvert l’éventail le plus large de questions. Pour une part importante, nos relations bilatérales et, pour des raisons compréhensibles, la problématique internationale. D’autant plus que la situation internationale, qui se dégrade actuellement sous l’effet des actions de nos collègues occidentaux, en Ukraine, en Amérique latine, dans le détroit d’Ormuz et dans d’autres parties du continent eurasien que nous partageons avec la Chine, exerce une influence directe sur la manière dont se développent les relations bilatérales entre tous les États. Y compris entre la Russie et la Chine, ainsi qu’entre la Russie, la Chine et nos autres partenaires au sein de l’OCS, des BRICS et d’autres associations multilatérales.

Nous avons examiné la mise en œuvre des accords conclus par le président de la Russie Vladimir Poutine et le président de la Chine Xi Jinping concernant l’organisation de la coopération commerciale, économique et d’investissement, de manière à la prémunir contre l’influence néfaste de ceux qui s’appuient non pas sur leur capacité à concourir loyalement, mais sur les sanctions et autres méthodes illégales de coercition, de chantage et de diktat. Nous avons constaté que nous accomplissons avec succès ces objectifs qui ont été fixés au plus haut niveau.

Pour la quatrième année consécutive, les échanges commerciaux dépassent 200 milliards de dollars. Cet objectif avait été fixé en son temps. Il a été atteint avant l’échéance prévue et se maintient durablement comme socle de notre coopération matérielle et pratique.

Les structures sectorielles compétentes (avant tout le mécanisme des rencontres annuelles des chefs de gouvernement et les cinq commissions intergouvernementales fonctionnant dans le cadre de ce mécanisme au niveau des vice-premiers ministres) résolvent des objectifs dans les domaines les plus divers. À commencer par l’énergie (qui revêt naturellement dans les conditions actuelles une importance particulière), ainsi que les hautes technologies, l’espace, la recherche dans le domaine de l’énergie nucléaire, l’intelligence artificielle, l’éducation et la culture.

Concernant le domaine socio-culturel, en janvier de cette année, le président de la Russie Vladimir Poutine et le président de la Chine Xi Jinping ont donné le coup d’envoi à une nouvelle année croisée, déjà la quatorzième. Par le passé, on organisait des années de la culture, et cette fois il s’agit de l’Année croisée de l’éducation. Dans le cadre de l’élaboration du programme de la visite du président Vladimir Poutine en Chine au cours de la première moitié de cette année, lors de la préparation de l’ordre du jour du sommet, nous avons proposé d’accorder une attention particulière à ce secteur relevant de l’éducation.

Sur le plan international, nous souhaitons faire échouer les tentatives manifestes de l’Occident (tant des États-Unis que de l’Europe) de préserver et même, à certains égards, de «renouveler» son hégémonie, en tablant sur le fait que les cinq siècles d’expérience de conquête du monde, de soumission de celui-ci à ses intérêts, de mise en place de mécanismes de gouvernance mondiale qui permettent de vivre aux dépens des autres, y compris la traite négrière, le colonialisme et bien d’autres choses encore, pourraient en quelque sorte être «modernisés» et permettre, par des méthodes contemporaines, de continuer à vivre aux dépens des autres et à les soumettre à sa volonté. Ni la Chine, ni la Russie, comme l’écrasante majorité des pays du monde, ne peuvent souscrire à une telle approche.

Nous avons examiné la situation dans différentes régions en accordant une attention particulière à l’Eurasie, où apparaissent toujours davantage de foyers de tensions. En Europe, c’est l’activité de l’OTAN dans sa quête d’un nouveau sens à son existence, avant tout en aspirant à intégrer l’Ukraine dans ses rangs. C’est la militarisation de l’Union européenne que nous observons sur fond de phénomènes de crise au sein de l’Alliance nord-atlantique en raison des divergences entre Washington et les capitales européennes, principalement la bureaucratie bruxelloise.

Le Moyen-Orient et la zone du golfe Persique, où se déroulent en ce moment les événements les plus intéressants, constituent un nœud de crise évident qu’il ne sera pas facile de dénouer. Le fait que l’on tente actuellement simplement de le trancher ne mènera, selon moi, à aucun résultat. Mais la Palestine, la bande de Gaza et la Cisjordanie ne doivent pas rester dans l’ombre ni être reléguées à l’arrière-plan. Nous l’avons clairement noté aujourd’hui avec la délégation chinoise.

L’Asie centrale. Là aussi se déploie une lutte géopolitique «intéressante» du fait des tentatives de l’Occident d’y imposer ses «règles», de jouer un rôle de premier plan dans la manière dont les États d’Asie centrale organisent leur vie et avec qui ils nouent leurs relations. La même chose (peut-être de manière moins évidente) se manifeste déjà dans le Caucase du Sud. Sans parler des phénomènes de crise anciens qui, du fait de la politique de l’Occident, se sont accumulés pendant de longues années en Asie du Sud-Est, en Asie du Nord-Est (avant tout dans la péninsule coréenne), dans le détroit de Taïwan, en mer de Chine méridionale et en mer de Chine orientale.

L’ensemble de notre continent eurasien constitue d’une manière ou d’une autre une arène de tendances graves et opposées entre elles, ainsi que d’actions concrètes de la part des principaux membres de la communauté mondiale. C’est le continent le plus vaste et le plus riche, dont les ressources sont pratiquement inépuisables. C’est pourquoi les composantes géopolitique et géoéconomique y revêtent une importance particulière.

Nos dirigeants, le président de la Russie Vladimir Poutine et le président de la Chine Xi Jinping, accordent traditionnellement une attention particulière à ces processus dans leurs contacts confidents lors de l’échange de visites. La Russie et la Chine accordent également une importance particulière à ces mêmes questions dans le cadre de l’OCS, des BRICS, dans nos relations avec l’Asean, avec l’Union économique eurasiatique et avec la Chine dans le contexte du projet pékinois Nouvelle route de la soie.

Nous avons essentiellement parlé des problèmes de l’Eurasie, d’autant qu’ils occupent justement à présent le devant de la scène politique mondiale, accaparant de plus en plus l’attention de l’auditoire. Mais cela ne signifie pas que nous ne sommes pas soucieux de renforcer les tendances positives et de neutraliser les tendances négatives dans d’autres régions du monde. Cela concerne l’Amérique latine (Venezuela, Cuba). Cela concerne aussi le continent africain qui, après avoir traversé le processus de décolonisation politique, demeure sur le plan économique sous une très forte dépendance de ses anciennes métropoles.

L’Afrique entame désormais son «deuxième éveil» (j’en ai parlé à plusieurs reprises), en s’efforçant d’acquérir son autonomie économique afin de cesser de jouer pour l’Occident ce même rôle colonial et néocolonial d’annexe de matières premières et de commencer à bénéficier des bienfaits de l’industrialisation. Nous nous souvenons de la manière dont l’Union soviétique a activement aidé les pays affranchis du continent noir à avancer dans cette direction, en consolidant leur autonomie. Avec la République populaire de Chine, nous voulons continuer d’aider les Africains à prendre eux-mêmes en main leur destin, leurs pays et leurs économies.

Je voulais être bref et il semble que j’y sois parvenu. Je suis prêt à répondre à vos questions.

Question : L’année 2026 marque le 30e anniversaire de l’établissement des relations sino-russes de coopération stratégique et de partenariat, ainsi que le 25e anniversaire de la signature du Traité de bon voisinage, d’amitié et de coopération entre la Chine et la Russie. Le Ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi a qualifié les relations bilatérales d’«inébranlables face aux tempêtes les plus violentes». Comment la Russie définit-elle le fond et la portée mondiale des relations sino-russes de coopération stratégique globale et de partenariat dans une nouvelle ère à l’étape actuelle ?

Sergueï Lavrov : Je suis pleinement d’accord avec la caractérisation de nos relations comme étant «inébranlables face au vent des tempêtes les plus violentes». Ce n’est pas un simple slogan, mais le constat d’un fait déjà démontré par toute une série de processus dans lesquels la Russie et la Chine jouent un rôle stabilisateur parmi les tendances qui s’affrontent aujourd’hui pour prévaloir dans la vie internationale.

Les tendances que nous soutenons consistent précisément en une interaction inébranlable visant à promouvoir les idéaux de justice, d’égalité, de non-ingérence dans les affaires intérieures les uns des autres, les idéaux de respect de la souveraineté de chaque État et de respect du droit des peuples à choisir leur propre voie de développement. Tout cela est inscrit dans la Charte des Nations unies. Lorsque la Russie et la Chine formulent leurs objectifs sous forme du slogan que vous venez de citer (il existe d’autres slogans : «épaule contre épaule», «dos à dos pour défendre nos intérêts»), nous avons à l’esprit, avant tout, la nécessité pour tous les pays de revenir au respect de la Charte des Nations unies.

Malheureusement, nos collègues occidentaux, même lorsqu’ils l’ont signée en 1945 (comme dans le cas de la signature de nombreux autres documents par la suite), n’avaient nullement l’intention de respecter la Charte des Nations unies ni un principe aussi essentiel de ce document juridique international fondamental que l’égalité souveraine des États. Prenez n’importe quelle action de l’Occident après 1945, lorsque ce principe est devenu une norme du droit international, et regardez dans quelle mesure l’Occident a respecté l’exigence du respect de l’égalité souveraine de chaque État. Dans aucun épisode conflictuel de notre histoire récente cela n’a été observé.

Cela n’est pas observé davantage aujourd’hui. Cela est confirmé par le droit que s’est arrogé l’Occident, les Européens et les Américains, de proclamer tel ou tel pays paria, d’imposer des sanctions économiques, d’interdire l’entrée sur leur territoire, de rompre des accords déjà signés dans le domaine des échanges culturels, d’exclure quiconque de festivals au seul motif qu’une personne ne s’est pas alignée sur les slogans ouvertement racistes et néonazis de la bureaucratie bruxelloise.

Vous savez, la force est dans la vérité. Si la vérité est que tous ont ratifié la Charte des Nations unies, alors il faut l’appliquer. Et nous, comme nos amis chinois, en restant attachés à tous ces nobles idéaux inscrits dans la Charte des Nations unies, ne les considérons pas comme de simples idéaux, mais comme un guide d’action. C’est pourquoi nos positions sont très solides. Et c’est pourquoi la Russie et la Chine sont soutenues par un immense groupe de pays que nous appelons la majorité mondiale.

Question : Vous avez dit que le 16 juillet, date de signature du Traité de bon voisinage, d’amitié et de coopération avec la Chine, qui sera prorogé, ne sera pas un événement ordinaire et qu’il restera dans les mémoires. Pourriez-vous nous dire par quoi ? Existe-t-il déjà un programme à ce sujet ? Quelle est la probabilité que la visite du président russe Vladimir Poutine en Chine coïncide précisément avec cette date ?

Sergueï Lavrov : Autrement dit, vous voudriez que je vous dise par quoi restera dans les mémoires ce qui ne s’est pas encore produit ?

Bien entendu, cela restera assurément dans les mémoires. Mais par quoi exactement ? Je ne peux pas développer ce sujet maintenant, car le programme qui accompagnera la procédure de prorogation du Traité est encore en cours de coordination.

Je pense que vous comprenez parfaitement que dans les affaires d’État, ce type de programmes n’est pas annoncé tant qu’ils n’ont pas été définitivement approuvés. Il en va de même pour le calendrier et le contenu de toute visite, qui plus est au plus haut niveau.

Question : La Chine connaît un manque de ressources énergétiques en raison du blocus du détroit d’Ormuz. La Russie peut-elle aider à le combler ? Cette question a-t-elle été soulevée lors des négociations, en particulier la mise en œuvre du projet Force de Sibérie 2 ?

Sergueï Lavrov : La Russie peut sans aucun doute combler le manque de ressources qui est apparu tant pour la Chine que pour les autres pays désireux de travailler avec nous sur une base d’égalité et de bénéfice mutuel. Nous l’avons dit à plusieurs reprises. Le président russe Vladimir Poutine a abordé ce sujet, notamment en lien avec les projets des États européens à travers la Commission européenne de rompre tout lien avec la Russie dans le domaine de l’énergie, à savoir les livraisons de nos hydrocarbures.

Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui, alors que cette crise a éclaté à la suite de l’agression non provoquée des États-Unis et d’Israël contre la République islamique d’Iran, en Europe des responsables officiels en appellent déjà à ce que la Commission européenne «ait pitié» de la souveraineté nationale des États membres de l’Union européenne et reporte ses projets de fermeture totale du «robinet». Ils commencent à comprendre que si l’Europe renonce au pétrole et au gaz russe, elle pourra automatiquement se retrouver complètement dépendante énergétiquement d’une autre grande puissance. Nous assistons donc actuellement à un tournant très intéressant.

Sur un plan plus global, Force de Sibérie 2 est un projet qui a été longuement discuté entre Moscou et Pékin. Nous avons comparé ses avantages avec ceux des itinéraires d’infrastructure et énergétiques déjà existants, et la manière dont ils s’articuleront harmonieusement, y compris avec les projets en cours d’élaboration en Asie centrale dans le cadre du projet Nouvelle route de la soie.

C’est un continent immense. Dans le cadre de ce que le président Vladimir Poutine a appelé le Grand Partenariat eurasiatique en formation, on souhaite éviter les doublons et créer un groupe d’acteurs d’intégration qui, en développant leurs programmes sous-régionaux, s’harmoniseront et se compléteront mutuellement. L’Union économique eurasiatique (UEE) entretient de telles relations avec l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). L’UEE a également un accord intergouvernemental avec la République populaire de Chine sur l’articulation harmonieuse des projets d’intégration de l’Union eurasiatique avec la mise en œuvre du projet Nouvelle route de la soie. L’OCS et l’UEE coopèrent également avec l’Asean. Il s’agit des trois associations d’intégration les plus actives qui s’efforcent de coordonner leurs actions entre elles et de tirer ainsi le maximum d’avantages de la situation géopolitique et géoéconomique et de l’appartenance au grand continent eurasien.

Mais tout cela se déroulait dans des conditions où les règles du jeu sur les marchés internationaux, y compris énergétiques, étaient plus ou moins respectées. Je rappelle que ces règles ont été établies par nul autre que l’Occident. Avant tout, dans le cadre de son modèle de mondialisation, que les États-Unis promouvaient activement après la Seconde Guerre mondiale, en «alignant» tous leurs autres alliés, en faisant avancer cette mondialisation sous le rôle dominant du dollar, en assurant en pratique, comme ils l’estimaient, le respect par tous des principes de la libre concurrence, de la présomption d’innocence, de l’inviolabilité de la propriété et bien d’autres choses qui ont aujourd’hui été jetées à la poubelle.

Ce processus a commencé avant même l’opération militaire spéciale, lors du premier mandat du président américain Donald Trump, ainsi que sous Joe Biden. Et il se poursuit aujourd’hui avec une vigueur renouvelée dans le cadre du maintien, en dépit de tout, des sanctions imposées par l’administration précédente, que la nouvelle administration maintient, renforce et élargit, ainsi que de la discrimination des entreprises russes sur les marchés énergétiques mondiaux et des conséquences directes de la politique militaire agressive et des actions militaires auxquelles recourent les États-Unis.

Prenez le pétrole vénézuélien. On a d’abord déclaré qu’il fallait «raisonner» le président du Venezuela Nicolas Maduro, parce qu’il serait prétendument le principal baron de la drogue. Aujourd’hui, plus personne ne se souvient de la drogue. On dit que la drogue vient du Mexique, mais «on s’y est en quelque sorte arrangé», on a pris Maduro, et désormais le pétrole est à nous. Ils projetaient la même chose à l’égard de l’Iran. Le président américain Donald Trump a dit à plusieurs reprises qu’il était prêt à s’emparer du pétrole iranien, ou du moins à s’entendre pour en gérer l’exploitation conjointement avec l’Iran.

Aujourd’hui, le détroit d’Ormuz est fermé. Jamais, avant l’attaque contre l’Iran, il n’avait été fermé, jamais il n’avait posé le moindre problème pour la circulation des marchandises dans un sens ou dans l’autre. Pas seulement les ressources énergétiques, le pétrole, le gaz naturel liquéfié, mais aussi les denrées alimentaires, les engrais. Bien des choses qui assurent, assuraient et, je l’espère, assureront en grande partie le développement socio-économique et la vie normale de nos proches partenaires des monarchies arabes du golfe Persique. Aujourd’hui, tout cela est exposé à un grand risque.

À côté, de l’autre côté de la péninsule arabique, passe une artère maritime qui commence en Méditerranée par le canal de Suez, puis aboutit au détroit de Bab el-Mandeb, qui mouille les côtes du Yémen, la partie de celui-ci actuellement contrôlée par le mouvement Ansar Allah, les Houthis, alliés de l’Iran. On les avertit déjà qu’ils seront bombardés s’ils tentent de s’immiscer dans la navigation dans cette artère essentielle au commerce mondial. Mais la question n’est pas de savoir qui fera quoi et qui punira qui. La question, comme toujours, est celle des causes premières.

J’ai parlé régulièrement, ces dernières semaines, avec presque tous mes amis des États arabes du Golfe, et ils ne peuvent pas réfuter une thèse qui s’énonce très simplement. L’Iran aurait-il pris des mesures de fermeture du détroit d’Ormuz ou de frappes contre des installations américaines dans la péninsule arabique s’il n’y avait pas eu l’agression de Washington et d’Israël contre la République islamique d’Iran ? Tous comprennent que cela ne se serait pas produit.

C’est pourquoi, comme dans tout autre conflit, la cause première réside précisément dans cette ligne agressive. Et derrière celle-ci, il y a deux choses. Pour Israël, c’est la conviction absolument inébranlable que l’Iran doit être anéanti. Comment peut-on y croire ? Je ne sais pas, je ne comprends pas.

Le président américain Donald Trump a lui aussi déclaré (la phrase lui a en quelque sorte échappé) qu’il «anéantira cette civilisation». Vous savez quelle résonance cela a eue. Outre ce parti pris idéologique en faveur du renversement d’un régime qui incarne une culture, une civilisation existant depuis de longs millénaires, un tel objectif en lui-même ne peut susciter ni le respect du point de vue d’une approche humaniste universelle, ni le respect du point de vue d’une quelconque conviction quant à sa faisabilité. Le second objectif, c’est de nouveau celui des marchés pétroliers, que se fixent désormais avant tout les États-Unis, en plus du soutien à Israël.

On peut longuement disserter sur ces sujets, mais avec la République populaire de Chine, Dieu merci, nous avons tout : tant les capacités déjà engagées que les capacités de réserve, et les possibilités envisagées pour ne pas dépendre de ce type d’aventures agressives qui sapent l’économie et l’énergie mondiales.

Question : Moscou met de plus en plus souvent en garde contre la militarisation de l’Union européenne dans la perspective d’une prétendue guerre possible avec la Russie. Comment cela influe-t-il sur la coopération de la Serbie avec la Russie et la Chine, compte tenu du fait qu’elles sont membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, qu’elles n’ont pas reconnu l’indépendance autoproclamée du Kosovo et qu’elles constituent un appui important dans la lutte pour le maintien de l’intégrité territoriale de la Serbie ?

Sergueï Lavrov : Moscou met en garde contre le danger de la militarisation de l’Union européenne. Mais l’essentiel dans ce qui se passe n’est pas que nous mettons en garde, mais que la militarisation se déroule très rapidement et avec ampleur. Il n’est pas caché que c’est précisément elle qui est considérée par les élites européennes actuelles comme le gage de leur propre existence.

Les Américains cultivent par tous les moyens ces processus de militarisation de l’Europe, dans le sillage de leur ligne consistant à se décharger de la responsabilité de la sécurité du Vieux Continent. Ils veulent que tout ce qu’ils ont causé, en déclenchant la guerre contre la Russie par les mains du régime ukrainien illégitime porté au pouvoir par l’Occident il y a 12 ans, que toutes les conséquences de cette aventure soient assumées par l’Europe et qu’elles ne grèvent plus le Trésor américain. Cela est dit ouvertement.

Keith Kellogg, qui a été l’un des représentants spéciaux de Donald Trump pour les affaires ukrainiennes, avait disparu pendant un certain temps, et il promeut désormais activement l’idée qu’il faudrait créer une nouvelle alliance militaire. Non pas faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN, parce que cela a déjà été rejeté tant par le président Donald Trump que par d’autres membres de son administration. Mais Keith Kellogg, en tant qu’homme «qui n’est pas étranger» à Washington, promeut conjointement avec les puissances européennes l’idée de créer un nouveau bloc militaire avec l’Ukraine en tant que membre. Et même non seulement en tant que membre, mais en tant que participant principal. Vladimir Zelenski soutient activement cette idée. Les États-Unis veulent ainsi reporter sur l’Europe la principale responsabilité de la dissuasion de la Russie afin de se libérer les mains sur l’axe chinois. Ils ne le cachent pas. À ces fins ils s’efforcent de stimuler non seulement les discussions, mais aussi les actions concrètes en vue de créer un tel bloc militaire, déjà annoncé comme antirusse, avec la participation de l’Ukraine.

J’ai mentionné dans ce contexte Keith Kellogg, mais il n’est plus tout à fait «à la barre» en ce moment, tandis que l’une des principales personnalités militaires, le secrétaire adjoint du Pentagone Elbridge Colby, a récemment déclaré lors d’auditions au Sénat américain que Donald Trump était résolu à amener la Russie et l’Ukraine à un compromis et qu’il «considère la conclusion d’une paix à des conditions justes pour Kiev comme l’élément le plus important d’un système de dissuasion à long terme de la Russie». Voilà au fond tout ce qu’il y a à savoir sur la manière dont se déroule le processus de négociations entamé à l’initiative de Donald Trump et du président russe Vladimir Poutine, que nous avons salué et auquel nous continuons d’exprimer notre disposition à participer.

Bien que cela se soit également répercuté sur nous. En août 2025, en Alaska, nous avons accepté les propositions qui, nous en étions convaincus, avaient été présentées par les États-Unis avec sincérité et avec les meilleures intentions. Hélas, depuis lors, ces accords, non pas l’esprit, mais les accords et l’entente d’Alaska, sont bloqués, torpillés par cette même élite dirigeante européenne installée à Bruxelles, à Paris, à Berlin, à laquelle fait activement écho Londres, d’où l’on tente même de «diriger» ce «chœur dissonant», qui veut ouvertement maintenir l’imprégnation russophobe de tout le continent européen (y compris l’OTAN et l’Union européenne). Aujourd’hui, on conçoit un nouveau bloc avec l’Ukraine en tant que participant principal. Vladimir Zelenski déclare directement que l’Ukraine défendra l’Europe contre la Russie. Et tout cela sur fond de discours selon lesquels, après l’arrêt des hostilités, il faudrait absolument fournir à l’Ukraine des garanties de sécurité.

Le régime nazi, russophobe et ouvertement raciste de Vladimir Zelenski a interdit la culture russe. C’est le seul pays au monde à l’avoir fait et qui ne reçoit même pas le moindre conseil de l’Occident à ce sujet. Il interdit purement et simplement la langue russe, l’éducation russe, la culture russe, l’Église orthodoxe ukrainienne canonique. Nous disons aux collègues occidentaux qui essaient de jouer les médiateurs que ce n’est pas correct : «Mettons-nous d’accord quelque part dès maintenant pour faire cesser les hostilités, et nous nous occuperons ensuite de cela». Non. Il n’y a pas à s’en occuper ensuite. Il ne s’agit pas d’une condition parmi d’autres ni d’une position de revendication. C’est ce que tout pays normal est tenu de faire.

Cela est inscrit dans la Charte des Nations unies : le respect des droits de toute personne, y compris en matière de langue et de religion, comme dans les nombreuses conventions relatives aux droits de l’homme, comme dans la Constitution de l’Ukraine. Mais malgré tous les discours sur les perspectives européennes du régime de Kiev, jamais aucun pays occidental n’ose lui dire que pour commencer, avant de s’occuper de questions concrètes touchant à l’avenir de l’État ukrainien, il faudrait d’abord lui rendre une apparence humaine normale. Personne ne le fait. Personne ne veut en parler.

À la place, tant d’Europe que de Washington on entend des déclarations selon lesquelles, dès que vous vous serez entendus sur quelque chose sur le terrain et que vous vous serez arrêtés quelque part avec la Russie, nous vous donnerons immédiatement des garanties. On évoque aussi le déploiement de forces de stabilisation. Et le président français Emmanuel Macron «se délecte» de cette idée. Le Premier ministre britannique Keir Starmer y va aussi de son «approbation». Le Secrétaire d’État américain Marco Rubio a déclaré il n’y a pas si longtemps que les Français et les Britanniques voudraient apparemment y déployer un certain contingent «de stabilisation». Il est clair que sans les technologies dont disposent les États-Unis, ils n’y arriveront pas. La position de Washington est que s’il y a paix, il sera prêt à les soutenir. Autrement dit, il n’est aucunement question de transformer le régime ukrainien en quelque chose de normal par la voie d’élections, par l’imposition d’exigences quelconques de la part du monde «démocratique».

Je me suis un peu éloigné du Kosovo, mais ce n’est pas par hasard. Au Kosovo, l’Occident a démontré que pour lui il n’y avait pas de loi. Plus exactement, la part de la loi qui lui est prescrite est celle qui l’arrange aujourd’hui. Et à l’époque, c’est la disposition de la Charte des Nations unies qui l’arrangeait selon laquelle il existe une égalité des nations et chaque nation jouit du droit à l’autodétermination. Ce faisant, la méthode habituelle pour la mise en œuvre d’un tel droit, c’est-à-dire la tenue d’un référendum (ou un autre mode de consultation de la population), l’Occident n’avait même pas l’intention de l’organiser, ayant proclamé que le Kosovo était un «État indépendant». Peu importe que toute une série de membres de l’Union européenne et de l’OTAN n’aient pas reconnu cette conclusion. Elle est aujourd’hui consolidée et promue. Par tous les moyens, légitimes ou non, on tente de faire entrer le Kosovo à l’ONU, au Conseil de l’Europe et dans d’autres organisations créées pour les États souverains.

En revanche, lorsqu’il a fallu à l’Occident tenter de «démembrer» la Fédération de Russie, de nous brouiller avec le peuple ukrainien, de tenter de «mettre des bâtons dans les roues» au moment du rétablissement de l’appartenance à l’État russe de terres que cet État avait fondées et sur lesquelles vivait un peuple qui a toujours fait partie de l’État russe, ils ont alors dit qu’il n’existait aucun droit à l’autodétermination, mais une nécessité de respecter la souveraineté.

Je m’éloigne de nouveau du Kosovo, mais j’y reviendrai. Après le coup d’État qui a eu lieu à Kiev, organisé par l’Occident il y a 12 ans, lorsque la Crimée s’est soulevée et est partie, et que la Nouvelle-Russie a également refusé d’accepter ce régime, il y a eu ensuite le grand mensonge des accords de Minsk. Or leur exécution était garantie par le Conseil de sécurité de l’ONU. Si elle avait eu lieu, le conflit aurait été depuis longtemps épuisé. Et nous n’assisterions pas aujourd’hui à ce qui se passe. La Russie était prête à accepter ces accords de Minsk. Elle les a soutenus, en a été co-auteur. Elle était prête à s’en tenir là, si tous les autres s’étaient également comportés honnêtement. Et pendant tout ce temps, le Secrétaire général de l’ONU et son porte-parole, déclaraient à propos de l’Ukraine qu’il fallait respecter la Charte des Nations unies et l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Quant à nos questions «et qu’en est-il du droit à l’autodétermination ?», ils se réfugiaient «dans leur tanière».

Récemment, Donald Trump a évoqué le Groenland. Et de manière inattendue, le porte-parole d’Antonio Guterres, le Français Stéphane Dujarric, estime que le problème du Groenland doit être résolu sur la base de la Charte des Nations unies, du respect de la souveraineté et du droit des nations à l’autodétermination. Nous avons officiellement demandé à la direction du Secrétariat : si le Groenland jouit du droit à l’autodétermination, peut-être pourriez-vous reconnaître rétroactivement le droit à l’autodétermination des peuples de Crimée, de Nouvelle-Russie et du Donbass ? On nous a répondu que c’était une autre histoire. Je ne plaisante pas. C’est dire le primitivisme effrayant de la politique menée par la direction du Secrétariat.

Et il en va de même pour le Kosovo. Concernant le Kosovo, le Secrétariat se retranche derrière la décision de la Cour internationale de Justice à laquelle, soit dit en passant, les Serbes s’étaient adressés en 2008. Peu après la déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo, la Cour internationale a rendu une décision selon laquelle, lorsqu’une partie d’un État proclame son indépendance sans l’accord du pouvoir central, cela ne constitue pas une violation du droit international. Cela est permis.

Le président russe Vladimir Poutine, à plusieurs reprises lors d’échanges avec ses collègues occidentaux, a rappelé cette décision et indiqué qu’à ce moment-là, nous estimions que par rapport à la Serbie, c’était une trahison de son histoire, parce que le Kosovo est associé à de nombreux siècles d’histoire de l’État serbe. Mais puisque les collègues occidentaux ont accepté ce verdict de la Cour internationale, pourquoi ne pas l’appliquer aussi aux processus survenus après le coup d’État en Ukraine, d’autant plus que contrairement au Kosovo, il y a eu des référendums. Et il est tout simplement impossible de soupçonner ces référendums d’être truqués. Il y avait là un nombre considérable d’observateurs étrangers. Aucune réponse.

Pour ce qui est de la Serbie. Pourquoi en abordant la question du Kosovo, je parle d’autres choses ? Sans doute parce que le peuple serbe doit comprendre où on l’invite. Et le président Aleksandar Vucic, à plusieurs reprises dans ses entretiens avec le président russe Vladimir Poutine et avec votre humble serviteur, a indiqué qu’il voyait la perspective européenne avant tout sous l’angle des intérêts économiques de la Serbie, de son intégration dans l’infrastructure créée par l’Union européenne. Mais cet intérêt sera toujours mis en œuvre sans porter préjudice aux relations avec la Russie, car le peuple serbe, comme le montrent tous les sondages d’opinion, nourrit historiquement une attitude bienveillante à l’égard de la Fédération de Russie, comme à l’égard de la République populaire de Chine. Le président Vucic a déclaré à maintes reprises qu’il ne rejoindrait pas l’Union européenne à des conditions qui seraient antirusses.

Nous respectons cette position, mais nous entendons aussi ce que dit l’Europe : vous pouvez reprendre les négociations d’adhésion si vous remplissez deux conditions : premièrement, reconnaître l’indépendance du Kosovo (ce qui suffit déjà à comprendre la nature antiserbe de cette position de Bruxelles) ; et deuxièmement, vous joindre à toutes les sanctions, sans exception, adoptées par l’Union européenne à l’encontre de la Fédération de Russie. Voilà tout. Autrement dit, on cherche à faire de la Serbie une zone tampon d’endiguement de la Russie.

Contrairement à l’Union européenne, nous souhaitons que dans les Balkans, dans tous les sens, il y ait une infrastructure d’unification : tant économique que culturelle. Le même objectif, à savoir unir et maximiser les bénéfices pour tous, est poursuivi par l’initiative chinoise Nouvelle route de la soie, également très populaire dans les Balkans et activement promue. C’est pourquoi nous sommes naturellement du côté du peuple serbe, comme l’est la République populaire de Chine. Je n’ai aucun doute sur le fait que nous respecterons le choix précisément du peuple serbe. Il faut le consulter sur l’avenir qu’il envisage pour lui-même. Et le président Vucic le comprend parfaitement. Il ressent l’état d’esprit de ses concitoyens en tant que grand homme politique expérimenté.

[...]

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