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Mardi, 21 Juill. 2026

« Zones grises de l’information » : entre « fake news » et censure, comme un air de panique

Auteur : Le Collectif citoyen et Xavier Azalbert | Editeur : Walt | Mardi, 21 Juill. 2026 - 10h13

Le 8 juillet 2026, la commission de la culture du Sénat a adopté un rapport intitulé Les zones grises de l’information – Mieux réguler pour protéger la démocratie. Porté par les rapporteurs Laurent Lafon (Union centriste), Agnès Evren (Les Républicains) et Sylvie Robert (Socialiste, écologiste et républicain), ce texte de 56 recommandations (dont 13 principales mises en avant dans la version « Essentiel ») dresse un constat sévère sur l’état de l’information en France à l’ère numérique.

Le diagnostic n’est pas faux : effondrement du modèle économique de la presse traditionnelle face à la captation publicitaire par les grandes plateformes, prolifération de la désinformation et de la malinformation, impact déstabilisant de l’intelligence artificielle générative, et érosion inquiétante de la confiance des citoyens (48 % doutent de la fiabilité des médias selon les données citées).

Pourtant, derrière cet apparent bon sens se cache une proposition beaucoup plus problématique : renforcer significativement les outils de contrôle et de visibilité algorithmique à moins d’un an de l’élection présidentielle de 2027. Et surtout, ce rapport s’appuie sur un socle factuel dont l’indépendance et la transparence méritent d’être sérieusement questionnées.

Un constat partagé… et des remèdes contestables

Le rapport décrit avec justesse la « zone grise » dans laquelle évolue aujourd’hui l’information : algorithmes qui valorisent l’émotion et le sensationnel, bulles de filtre, deepfakes, sites entièrement générés par IA (« pink slime »), ingérences étrangères via Viginum, mais aussi manipulations d’origine interne.

Face à ce constat, les sénateurs proposent notamment :

  • La création, avant la prochaine élection présidentielle, d’un observatoire indépendant de la désinformation, pendant de Viginum pour les manipulations internes. Cet observatoire serait chargé d’identifier les risques et d’inciter les plateformes à modifier leurs algorithmes ou à invisibiliser des utilisateurs « fautifs » en cas de « menace grave ».

  •  

    Le renforcement des moyens de l’Arcom (au moins +5 équivalents temps plein) et une mobilisation accrue du juge des référés (article L. 163-2 du code électoral) pour faire cesser rapidement la diffusion de contenus problématiques en période électorale.

  • L’extension des obligations de la directive SMA aux plateformes de partage de vidéos (YouTube notamment) et la possibilité pour l’Arcom d’intervenir directement sur les influenceurs dépassant un certain seuil d’audience lorsqu’ils présentent « des risques sérieux ».

  • Des mesures de « soutien à la qualité » : transparence publicitaire pour exclure les sites de désinformation, création d’un compte d’affectation spéciale alimenté par les amendes de la CNIL et de l’Arcom, conditionnement des aides à la presse, etc.

Si certaines recommandations visent légitimement à améliorer la transparence et à soutenir le journalisme de qualité, d’autres dessinent les contours d’un dispositif de contrôle de la parole publique particulièrement puissant, surtout à l’approche d’une élection majeure.

La conférence de presse du 9 juillet : une présentation institutionnelle révélatrice

Le lendemain de l’adoption, le 9 juillet 2026, les trois rapporteurs ont tenu une conférence de presse au Sénat pour présenter le rapport et  sa version courte « L’Essentiel ». La vidéo de cette conférence montre une présentation sobre et coordonnée : Laurent Lafon insiste sur les « ingérences intérieures » et la nécessité d’un outil équivalent à Viginum pour les manipulations domestiques ; Agnès Evren et Sylvie Robert complètent sur les aspects européens et le soutien à la qualité de l’information. Des infographies projetées rappellent les acteurs (plateformes, influenceurs, IA), les risques (désinformation, bulles de filtre, érosion de la confiance) et les lacunes réglementaires actuelles.

Pourtant, derrière cette façade transpartisane, des nuances apparaissent rapidement.

Agnès Evren se désolidarise des interprétations restrictives de la liberté d’expression

La sénatrice LR Agnès Evren s’est d’ailleurs rapidement désolidarisée des lectures qui feraient de ce rapport un outil de restriction de la liberté d’expression. Lors des échanges et dans des prises de parole ultérieures, elle a insisté sur le fait que les mesures proposées visent exclusivement les contenus illégaux, les manipulations manifestes et les risques systémiques, et non une censure générale du débat.

Elle a souligné la nécessité de préserver le pluralisme et la liberté d’opinion, tout en reconnaissant que certains outils (comme l’observatoire ou les incitations algorithmiques) devaient être entourés de garde-fous stricts pour éviter tout dérapage.

Cette clarification est importante, mais elle n’efface pas les interrogations soulevées par le texte lui-même sur l’étendue réelle des pouvoirs conférés à l’Arcom et à l’observatoire proposé.

Des réactions vives : « Pravda 2.0 » et « Ministère de la Vérité »

Les réactions n’ont pas tardé. Sur les réseaux et dans les milieux critiques, de nombreuses voix ont dénoncé une dérive autoritaire déguisée en protection démocratique.

Géraldine Woesner, observatrice attentive des questions de libertés numériques et de régulation des plateformes, a pointé le risque majeur d’un « glissement vers un contrôle narratif institutionnalisé ». Selon elle, « créer un observatoire de la désinformation interne sans définition précise et sans contrôle juridictionnel effectif, c’est ouvrir une boîte de Pandore. Qui décidera ce qui est ‘inacceptable’ ? Les critères resteront nécessairement subjectifs et donc politisables, surtout à l’approche de 2027 ».

D’autres commentateurs, comme l’analyste Tony Truant ou Guillaume Herblot, ont été plus directs : le premier parle des « fondations du ministère de la Vérité », le second dénonce une « Pravda 2.0 » où l’on n’interdit pas, mais où l’on rend invisible via les algorithmes, en ciblant prioritairement les voix dissidentes sur les sujets climatiques, sanitaires ou politiques. 

Ces critiques mettent en lumière le risque concret de chilling effect et d’auto-censure généralisée tel que le déclare Noelle Lenoir ancienne ministre : « je pense que c'est le texte le plus grave, le plus liberticide depuis la dernière guerre mondiale. Jamais, il n'y a eu une attaque qui à mon avis est anti constitutionnelle...»

Des sources externes opaques au cœur du raisonnement

Le problème le plus préoccupant ne réside pas seulement dans les recommandations, mais dans la base factuelle sur laquelle elles s’appuient.

Le rapport mobilise largement les travaux du projet européen SIMODS, piloté par Science Feedback. Cette organisation, qui se présente comme non partisane, reçoit des financements directs de la Commission européenne et entretient des partenariats avec les grandes plateformes (Meta, TikTok). Elle est également membre ou proche de réseaux européens de fact-checkers comme l’EFCSN, largement soutenu par des mécanismes de financement européens.

Ces acteurs ne sont pas neutres par nature. Les méthodologies de fact-checking, les définitions de ce qui constitue de la « désinformation » ou de la « malinformation », et les priorités de lutte contre certains types de contenus sont souvent critiquées pour leurs biais idéologiques ou pour leur alignement avec les priorités de la Commission européenne et des plateformes elles-mêmes.

En s’appuyant massivement sur ces sources pour quantifier l’ampleur de la menace et justifier des mesures de régulation renforcée, le Sénat transforme des analyses produites par des acteurs aux financements complexes et aux partenariats avec les plateformes en vérité institutionnelle française. Cela pose une double question :

  • Quelle est la fiabilité et l’indépendance réelle de cette base factuelle ?
  • Le Sénat exerce-t-il un contrôle suffisant sur les sources qu’il mobilise, ou se contente-t-il de reprendre des narratifs élaborés ailleurs ?

Cette dépendance aux cadres européens (DSA/RSN, projets financés par la Commission) et aux écosystèmes de « lutte contre la désinformation » soulève légitimement la question d’une influence extérieure — ou du moins d’une harmonisation implicite avec des standards supranationaux — sur la définition de ce qui est acceptable dans le débat public français.

Un acteur pressenti pour surveiller les ingérences intérieures : la Fondation Descartes

Plus préoccupant encore, des informations indiquent que les auteurs du rapport envisageraient de confier la surveillance des « ingérences intérieures » à la Fondation Descartes. Derrière cette structure, on ne trouve pas un simple organisme indépendant, mais un écosystème particulièrement imbriqué.

Portée par un fonds de dotation financé initialement par Jean-Philippe et Tiphaine Hecketsweiler (groupe d’investissement HLD), la fondation réunit dans son conseil d’administration et son conseil scientifique des profils issus des médias, de la diplomatie, de l’Arcom, des universités et de la recherche en sciences sociales. Gérald Bronner, qui en est administrateur et responsable du conseil scientifique, a déjà dirigé pour Emmanuel Macron la commission sur la désinformation. La fondation appartient par ailleurs au réseau DE FACTO, qui rassemble l’AFP, Franceinfo, Libération, le CLEMI et plusieurs laboratoires universitaires.

Des passerelles existent également avec l’Institute for Strategic Dialogue (lié à Open Society Foundations) et des liens documentés avec des initiatives comme Sleeping Giants ou EU DisinfoLab. Ce réseau participe à la fois à la définition de la désinformation, à sa mesure, à son fact-checking, à la formation des journalistes et parfois à la démonétisation de certains acteurs.

Confier à un tel écosystème la mission de détecter et de signaler les « ingérences intérieures » pose une question démocratique fondamentale : qui surveillera les surveillants, quand ceux-ci participent déjà à toutes les étapes du processus, de la définition du discours suspect jusqu’à sa régulation ou son assèchement publicitaire ?

Un écho à la Déclaration de Paris… et ses contradictions

Ce rapport s’inscrit dans un mouvement plus large. En octobre 2025, la Déclaration de Paris sur l’action multilatérale pour l’intégrité de l’information et les médias indépendants a été adoptée par 29 gouvernements, dont la France. Elle promeut l’information « libre et fiable » comme bien public et appelle à des financements internationaux pour les médias indépendants.

Pourtant, comme l’analyse FranceSoir, cette déclaration pose un problème fondamental : l’État français se positionne en protecteur de la « vérité » et de l’« intégrité informationnelle » alors qu’il est lui-même, selon de nombreux exemples documentés (réforme des retraites, communication sur la dette, gestion du COVID, narratifs sur l’Ukraine…), artisan de ses propres mensonges ou distorsions. Qui protège la vérité quand son « fossoyeur en chef » s’autoproclame juge et partie ? Le risque est réel de voir l’« intégrité de l’information » devenir un prétexte pour museler le pluralisme et subventionner un journalisme aligné.

Le rapport sénatorial de juillet 2026 prolonge cette logique : sous couvert de lutter contre les « zones grises », il renforce les outils qui permettent à l’État et à ses partenaires régulés de définir ce qui est acceptable.

Éduquer ou censurer ?

Face aux dérives réelles du numérique, deux philosophies s’opposent.

La première, dans la grande tradition française des Lumières, consiste à éduquer : renforcer massivement l’éducation aux médias dès l’école, former l’esprit critique des citoyens, promouvoir la transparence des algorithmes et des financements, encourager le pluralisme et la responsabilité individuelle.

La seconde, que ce rapport semble privilégier, consiste à contrôler : créer des observatoires, renforcer les pouvoirs de régulation administrative, inciter (voire contraindre) les plateformes à modifier leurs algorithmes et à rendre certains contenus ou utilisateurs moins visibles.

Le rapport du Sénat illustre parfaitement cette seconde voie. En s’appuyant sur des sources externes dont l’indépendance n’est pas garantie et en proposant des outils de régulation puissants sans garde-fous suffisants, il risque de contribuer à un basculement : de la défense de la démocratie vers sa gestion administrée.

À moins d’un an de 2027, cette orientation mérite un débat public beaucoup plus large et plus critique que celui qui a entouré la publication de ce rapport.

En définitive, le Sénat a eu raison de s’emparer du sujet. Mais en choisissant de s’appuyer sur un écosystème de sources et de financements opaques pour justifier des mesures de contrôle renforcé, il affaiblit la crédibilité de son propre diagnostic et ouvre la porte à des dérives contraires à l’esprit de liberté qui fonde notre République.

La meilleure réponse aux « zones grises de l’information » n’est probablement pas un nouvel observatoire ni de nouveaux pouvoirs de retrait, mais une confiance retrouvée dans la capacité des citoyens à penser par eux-mêmes — à condition de leur en donner les moyens, plutôt que de décider à leur place ce qu’ils ont le droit de voir et d’entendre.

***

« Zones grises de l’information » : entre « fake news » et censure, comme un air de panique

La diffusion des « fake news » en français, de 2020 à 2025, représenterait 15 milliards de vues sur le réseau X. Vrai ou fake ?

Mais qu’allait donc faire Agnès Evren dans cette galère ? La sénatrice LR de Paris est très critiquée sur les réseaux sociaux après la présentation, ce 13 juillet, de la mission qu'elle a diligentée avec Laurent Lafon (centre) et Sylvie Robert (PS) sur « les zones grises de l’information ».

Encore une fois, les conclusions de cette mission appellent à brider allègrement la liberté d’expression, comme nous le constations (citations en main), le soir même de la présentation dans BV. Un chiffre a frappé la sénatrice et la mission, celui de 15 milliards de vues pour les « fake news » et les théories du complot, en cinq ans, sur le réseau X - anciennement Twitter. Agnès Evren le reprend pour insister sur la nécessité d’un tour de vis supplémentaire. D’où sortent ces 15 milliards de vues ?

Ce chiffre a été évoqué lors de l’audition du 14 avril 2026 par les sénateurs responsables de la mission. L’un des spécialistes auditionnés, Thomas Huchon, enseignant à Sciences Po, se présente comme journaliste spécialiste des « fake news ». Le fils de l’ancien président socialiste de la région Île-de-France Jean Paul Huchon a écrit deux ouvrages sur la question, dont Résister aux fake news (First). Il y décrypte « vingt théories du complot les plus répandues, du réchauffement climatique au Covid en passant par le 11 septembre, les Illuminatis ou le Grand Remplacement ». Accessoirement, il indique, lors de son audition, qu’il a réalisé 500 interventions en douze ans auprès des jeunes… Ce qui pose à nouveau la question de la perméabilité des écoles à des auteurs, thèses et théories auxquels on donne ainsi une autorité sans débat.

Une étude sujette à caution

Le 14 avril 2026, Thomas Huchon s’exprime abondamment, sans la moindre contradiction et sans que les sénateurs n’exigent de lui la production des études qu’il cite. Très remonté contre les grandes plates-formes en général, et X en particulier, il évoque une étude qu’il a produite lui-même, donc sans la certification d’un institut d’études reconnu.

« J’ai deux chiffres à vous donner qui essayent d’objectiver un peu le phénomène, explique Thomas Huchon. J’ai essayé de mesurer avec des outils de "social listening" la diffusion des fake news en langue francophone depuis cinq ans, sur la période 2020-2025 : cela représente 15 milliards de vues pour les fake news et les théories du complot, pour les 20 principales, sur le réseau X anciennement Twitter ».

Le chiffre pose questions… « Il faut savoir, pour comprendre ce chiffre, que nous sommes 15 millions de Français à être inscrits sur ces plates-formes, ce qui fait qu’en moyenne, un Français inscrit sur ces plates-formes aurait vu passer 1.000 fake news au cours des dernières années. Si vous n’en avez vu passer que trois, c’est que quelqu’un en a vu passer 10.000. » Il faut donc le croire aveuglément, par un acte de foi pur, loin de la déontologie journalistique qui exige de vérifier les faits et les chiffres. Le journaliste comme la mission en tirent pourtant des conclusions radicales sur la liberté d’expression, considérant ouvertement qu’il est urgent de museler les réseaux sociaux et les grandes plates-formes. Indispensable pour contrer les ingérences extérieures et aussi les ingérences intérieures, via un Observatoire de la désinformation interne.

La liberté d'expression par pertes et profits

Que les réseaux sociaux ne véhiculent pas seulement des vérités éternelles, c’est une évidence. Que certaines théories loufoques aient du succès, c’est certain : une enquête du Réseau contre la radicalisation violente dans les villes (PRACTICIES) en 2018, menée dans douze pays européens auprès de 12.000 personnes âgées de 14 à 24 ans, révélait que 7 % croient que la Terre est plate. Que les réseaux sociaux accélèrent la circulation des fausses informations qui ont toujours existé (on ne reviendra pas sur les « fake news » concernant Marie-Antoinette avant la Révolution), c’est évident encore. Les vraies questions sont différentes : pourquoi les médias ont-ils perdu la confiance des Français ? Jusqu’où peut-on brider la liberté d’opinion dans une démocratie, pour quels objectifs et avec quelles garanties ? Et, surtout, qui dira la vérité pour condamner les « fake news » ? Thomas Huchon ? Les juges ? Le Sénat ? L'Arcom ? Mission délicate. « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà », disait Pascal. La loi de 1881 avait répondu à cette question, aussi vieille que la rumeur, en installant la liberté de la presse, soumise à recours devant les tribunaux. Sans cela, l'arbitraire n'est pas loin.

La liberté d'opinion fait l'objet de l'article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Sans référence à ce qui est vrai ou faux. L'article 100 de la Constitution dispose aussi que « la liberté d'expression, y compris le droit d'obtenir, de conserver et de distribuer des informations et de manifester ses opinions, est garantie à tous ». C'est-à-dire toutes les opinions. Des principes fondateurs en recul rapide : la France de gauche et du centre grouille d’apprentis censeurs. À un an de l'élection présidentielle, l'élite autoproclamée doute de la perspicacité et de la légitimité démocratique du peuple de France, traité en troupeau abruti et moutonnier, qu'il faut garder des fausses nouvelles. Il y a comme un air de panique.

Source: Marc Baudriller - Boulevard Voltaire

***

Surveiller l’opposition avant 2027 : plongée dans l’écosystème privé (la Fondation Descartes) qui veut définir la « vraie » information

On croyait le dossier clos avec la remise du rapport sénatorial sur les « zones grises de l’information ». On se trompait : il ne faisait que commencer. Car derrière les recommandations de la commission Culture du Sénat se cache une question que personne, au Palais du Luxembourg, ne semble pressé de poser à voix haute : à qui va-t-on confier les clés de la surveillance ? La réponse, révélée par le journaliste Paul Sugy, a de quoi glacer : la mission pourrait échoir à la Fondation Descartes. Et il suffit de tirer le fil de cette fondation pour voir se déployer tout un écosystème — jusqu’à une filiation qui en dit long.

Un observatoire pour traquer l’ennemi intérieur

Rappelons le décor. La commission présidée par Laurent Lafon a rendu ses conclusions le 15 juillet, avec une obsession affichée : parer au scénario d’« une personnalité, un courant de pensée, un parti politique » qui, disposant de moyens financiers, déciderait de les mettre au service d’un projet politique via les réseaux sociaux. Traduisez : l’opposition qui gagne des voix en ligne. Pour conjurer ce péril, les sénateurs veulent créer un observatoire indépendant de la désinformation, chargé de sanctionner ces « dérives », capable de demander aux plateformes d’invisibiliser certains utilisateurs, et renforcer le contrôle de l’Arcom. Une proposition de loi suivra, que ses auteurs espèrent voir appliquée avant la présidentielle de 2027.

Le sociologue Mathieu Bock-Côté a résumé l’affaire d’une formule : la notion d’« agent d’ingérence intérieure » revient, selon lui, à traiter toute opposition à la pensée dominante comme une subversion illégitime à mater — un concept qu’il juge « fondamentalement liberticide », doublé d’une volonté de placer l’espace public sous contrôle intégral. On ne saurait mieux dire.

Le sénateur qui connaissait déjà la maison

Car voici le premier fil à tirer, et il est décisif. Laurent Lafon ne découvre pas la Fondation Descartes en 2026. Dès février 2022, il figurait parmi les conférenciers de son colloque sur la désinformation — celui de l’Observatoire des manipulations de l’information monté avec l’université Panthéon-Assas —, aux côtés de Gérald Bronner, de Rudy Reichstadt (Conspiracy Watch), d’Iris Boyer, d’EU DisinfoLab, du président de l’Arcom et d’une brochette de dirigeants des grands médias (AFP, France Télévisions, France Inter). En 2025, c’est lui encore qui réunissait la Fondation Descartes, Viginum, l’Arcom, la Cnil et le ministère de l’Intérieur pour plancher sur les « influences nationales ». Quelques mois plus tard, il propose que le nouvel observatoire des « ingérences intérieures » soit précisément alimenté par les travaux de cette même fondation.

Il ne s’agit donc pas d’une expertise extérieure choisie au hasard, mais d’un écosystème que le sénateur fréquente assidûment depuis plusieurs années. La commission n’a fait qu’entériner une orientation construite en amont, en lui donnant une façade démocratique. C’est tout l’art de ce que l’on pourrait appeler l’extrême centre : s’organiser et se coordonner méthodiquement, tout en prétendant ne rien coordonner et en jouant la surprise.

Descartes, ou la fabrique de la vérité officielle

Reste à examiner la maison elle-même. Loin d’un laboratoire universitaire indépendant, on découvre un carrefour où se croisent finance privée, sciences sociales, grands médias, fact-checking, régulation numérique et services de lutte contre les ingérences.

Sur le plan juridique, la Fondation repose sur un fonds de dotation créé par Tiphaine et Jean-Philippe Hecketsweiler. Le second, président de la Fondation, est le cofondateur du groupe d’investissement HLD ; la première, trésorière, est consultante en communication. La liste complète des autres mécènes privés n’est, elle, pas rendue publique — première opacité, et non des moindres pour une structure qui prétendrait juger de la transparence des autres.

Et c’est ici qu’intervient le détail qui dit tout du milieu. Tiphaine Hecketsweiler, administratrice de la Fondation, n’est autre que Tiphaine Longuet, fille de Gérard Longuet — ancien ministre, sénateur de la Meuse. Or que trouve-t-on parmi les cosignataires des propositions de loi de Laurent Lafon au Sénat ? Gérard Longuet lui-même. Le sénateur qui veut créer l’observatoire légifère donc au coude à coude avec le père d’une administratrice de la fondation pressentie pour l’animer. L’« expertise indépendante » se niche, décidément, en famille.

La direction intellectuelle a un visage connu : celui de Gérald Bronner, administrateur et patron du conseil scientifique. Le même Bronner qui présida, à la demande d’Emmanuel Macron, la commission « Les Lumières à l’ère numérique », consacrée à la désinformation et aux moyens d’empêcher le financement des acteurs jugés nuisibles à l’information. À ses côtés, Laurent Cordonier, directeur de la recherche, qui siégeait lui aussi dans cette commission. La boucle est serrée.

Un entre-soi vertigineux

Le conseil d’administration achève le tableau : un ambassadeur de France, une ancienne membre de l’Arcom, une spécialiste de l’intelligence artificielle, des responsables de médias. Depuis 2024, la Fondation appartient au réseau DE FACTO, qui rassemble l’AFP, Franceinfo, Libération, 20 Minutes, le CLEMI et divers fact-checkeurs. Ses colloques réunissent simultanément ceux qui produisent l’information (AFP, France Télévisions, Radio France), ceux qui la régulent (Arcom), ceux qui conseillent le pouvoir (le Service d’information du gouvernement), les plateformes (Google, TikTok), la publicité (Publicis) et l’appareil anti-désinformation (EU DisinfoLab, Conspiracy Watch, Institute for Strategic Dialogue). Le même petit monde définit ce qu’est la désinformation, la mesure, la médiatise, forme les journalistes et les élèves, rédige les recommandations publiques, régule les plateformes et, à l’occasion, coupe les vivres publicitaires des médias qu’il désigne comme problématiques.

Un mot sur EU DisinfoLab, justement, qui n’est pas un inconnu : cette ONG, subventionnée par l’Union européenne tout en menant des activités commerciales en parallèle, s’était fait remarquer après l’affaire Benalla en produisant un « fichage » de comptes jugés problématiques — un épisode que le site Les Crises avait documenté à l’époque.

Le nerf de la guerre : assécher financièrement

Car c’est là que le dispositif révèle sa finalité la plus concrète. Le rapport Bronner remis à l’Élysée détaille noir sur blanc le mécanisme. Les marques confient leurs campagnes à des agences qui leur vendent des outils de « brand safety » (sûreté de la marque) pour éviter que leurs annonces n’apparaissent sur des sites indésirables. Problème, selon le rapport : les sites classés dans la fameuse « zone grise » — ceux qui ne sont « manifestement » pas illicites et n’ont fait l’objet d’aucune décision de justice — échappent largement à ces outils. Autrement dit, on cherche à priver de publicité des médias parfaitement légaux, faute d’avoir pu les condamner.

C’est ici qu’entre en scène le collectif Sleeping Giants France, qui alerte les annonceurs pour qu’ils retirent leurs publicités des sites qualifiés d’extrémistes, complotistes ou diffuseurs de fausses informations. Le rapport indique que le collectif a reçu, en quatre ans, près de 2 000 réponses positives d’annonceurs et d’agences, et que plusieurs milliers d’autres auraient discrètement retiré leurs annonces. Fait notable : Sleeping Giants France a apporté une contribution officielle à la commission Bronner, laquelle avait retenu parmi ses objectifs, sur souhait de l’Élysée, la nécessité d’« empêcher le financement des acteurs considérés comme nuisibles à l’information ». La démonétisation des médias dissidents n’est donc pas un dommage collatéral : c’est un objectif assumé, érigé en politique publique.

Open Society : le lien indirect, mais réel

Ici, l’honnêteté commande la nuance — et c’est ce qui rend le constat d’autant plus solide. Non, on ne peut pas affirmer qu’Open Society, la fondation de George Soros, financerait directement la Fondation Descartes : aucun versement de cette nature n’est publiquement établi, et prétendre le contraire serait mentir. Mais le lien existe, indirect. Iris Boyer, présentée comme experte de la Fondation et invitée à ses colloques, fut secrétaire générale de la branche française de l’Institute for Strategic Dialogue — lequel inscrit officiellement Open Society parmi ses financeurs. Passé professionnel de l’intéressée : Facebook et YouTube, sur des programmes de lutte contre la « haine en ligne ». La connexion institutionnelle est là, par personne et organisation interposées.

La question qui fâche

Il ne s’agit pas de fantasmer un complot piloté depuis une tour de contrôle unique. Ce serait aller au-delà des faits. Il s’agit de constater, froidement, l’existence d’un milieu profondément imbriqué, où circulent les mêmes chercheurs, experts, associations, médias, fact-checkeurs, plateformes, régulateurs et services de l’État — et où, désormais, les liens de famille recoupent les liens institutionnels. Ce milieu intervient à chaque étage : définition du discours suspect, mesure, médiatisation, formation, recommandation, régulation, déplateformisation, démonétisation.

Dès lors, la question démocratique est vertigineuse. Peut-on sérieusement confier la surveillance de prétendues « ingérences intérieures » à un écosystème qui participe déjà à toutes les étapes de la chaîne, de la définition de ce qui est « suspect » jusqu’à son étranglement financier ? Ce que Macron n’avait pu imposer frontalement — la labellisation des médias — revient ici par la fenêtre, sous une forme plus subtile. Et ce ne sont plus les officines étrangères que l’on prétend combattre, mais des citoyens, des médias et des courants politiques français, parfaitement légaux, qui pourraient demain être surveillés par un réseau privé et institutionnel décidant lui-même de ce qui relève de l’information légitime et de ce qui doit être réduit au silence. À huit mois de la présidentielle, la coïncidence de calendrier, elle, n’a rien d’une ingérence : elle est parfaitement assumée.

Source: YV - breizh-info.com


- Source : France-Soir

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