OTAN : l’Europe découvre qu’elle n’a jamais été protégée, mais tenue en laisse par Washington
Les essentiels de cette actualité
- Au sommet d’Ankara, les chancelleries européennes ont commencé à penser « l’impensable » : une OTAN sans Washington, ou radicalement moins américaine.
- Les membres non américains de l’OTAN ont augmenté leurs dépenses de 20 % en un an, atteignant 574 milliards de dollars. Mais l’argent suffit-il à combler trente ans de vide doctrinal ?
- La doctrine de l’Alliance s’est arrêtée en 1991 selon le commandant suprême adjoint de l’OTAN en Europe. Quelles conséquences pour la capacité réelle des Européens à se défendre seuls ?
- L’Europe peut doubler ses budgets sans gagner de souveraineté réelle si les questions fondamentales restent sans réponse : qui commande, selon quelle doctrine, pour défendre quels intérêts ?
Dans le sillage du sommet de l’OTAN à Ankara, une question que beaucoup préféraient encore taire il y a deux ans s’est invitée sans détour dans les couloirs des chancelleries européennes : que faire si les États-Unis partent ? Les responsables de l’Alliance et les dirigeants politiques européens ont commencé, selon le Financial Times, à penser à «l’impensable», une OTAN sans Washington, ou du moins une OTAN radicalement moins américaine. Ce moment de lucidité forcée mériterait d’être salué, si l’on ne mesurait pas à quel point il révèle, derrière l’apparent volontarisme, des décennies d’irresponsabilité stratégique collective.
Un représentant français a résumé avec une franchise inhabituelle la séquence ouverte autour du sommet d’Ankara : «Le Groenland a placé l’européanisation de l’OTAN au centre de son agenda. L’Iran a relégué l’européanisation au second plan. Mais de plus en plus, cela devient le seul moyen de sauver l’OTAN». Ce glissement de curseur au gré des crises dit beaucoup. L’européanisation de la défense n’est pas le fruit d’une volonté politique construite, d’une doctrine réfléchie, d’un projet stratégique assumé. C’est une réaction, tardive et contrainte, à la pression américaine. On ne bâtit pas une défense crédible sous la menace d’un abandon.
OTAN : l’Europe découvre qu’elle n’a jamais été protégée, mais tenue en laisse par Washington. Pendant trente ans, les dirigeants européens ont appelé “sécurité” ce qui ressemblait surtout à une soumission militaire organisée : doctrine américaine, commandement américain,… pic.twitter.com/YdnDdrCOt8
— GÉOPOLITIQUE PROFONDE (@GPTVoff) July 9, 2026
Une dépendance choisie, une facture présentée
Un représentant français a résumé avec une franchise inhabituelle la séquence ouverte autour du sommet d’Ankara : «Le Groenland a placé l’européanisation de l’OTAN au centre de son agenda. L’Iran a relégué l’européanisation au second plan. Mais de plus en plus, cela devient le seul moyen de sauver l’OTAN». Ce glissement de curseur au gré des crises dit beaucoup. L’européanisation de la défense n’est pas le fruit d’une volonté politique construite, d’une doctrine réfléchie, d’un projet stratégique assumé. C’est une réaction, tardive et contrainte, à la pression américaine. On ne bâtit pas une défense crédible sous la menace d’un abandon.
Le président américain a qualifié l’Alliance de «tigre de papier» sans les États-Unis et a explicitement lié la menace d’un retrait américain au refus de certains alliés d’atteindre 5% du PIB en dépenses militaires, ainsi qu’à leur refus de soutenir la campagne américaine contre l’Iran. On peut contester la méthode, juger le chantage grossier. Mais le diagnostic de fond est difficile à réfuter. Une alliance où un seul membre assure l’essentiel de la dissuasion, du renseignement, de la logistique et du commandement n’est pas une alliance : c’est un protectorat.
Le commandant suprême adjoint des forces alliées de l’OTAN en Europe, Johnny Stringer, l’a lui-même reconnu sans ambages : la doctrine de l’Alliance «s’est arrêtée aux alentours de 1991» et n’a pratiquement pas évolué depuis la première guerre du Golfe. Trente-cinq ans de stagnation doctrinale dans un environnement stratégique bouleversé à plusieurs reprises. Voilà le bilan réel de la tutelle américaine acceptée sans conditions : une Europe stratégiquement atrophiée, incapable de penser sa propre défense parce qu’elle n’avait jamais eu à le faire.
Un haut responsable britannique a averti que la volonté de l’administration Trump de retirer rapidement ses troupes créait un «moment extraordinairement dangereux». Le danger est réel. Mais il faut avoir l’honnêteté de dire d’où il vient : non pas du retrait américain en lui-même, mais du vide capacitaire que ce retrait révèle. Un continent de 450 millions d’habitants, l’un des premiers pôles économiques mondiaux, qui tremble à l’idée de devoir assurer seul sa propre sécurité, c’est cela, le scandale.
L’argent ne fait pas la stratégie
Les chiffres du réarmement sont présentés comme une preuve de sérieux retrouvé. Les membres non américains de l’OTAN ont augmenté leurs dépenses militaires de 20% l’année dernière, pour atteindre 574 milliards de dollars. L’Allemagne aurait bondi de 24%, à 114 milliards, avec des projections qui la porteraient vers 180 milliards d’ici 2029. Ces montants sont considérables. Ils ne règlent pas la question essentielle.
Mark Rutte, secrétaire général de l’OTAN, l’a lui-même concédé : «Nous atteignons pratiquement la limite d’absorption des fonds alloués». Les industries de défense européennes, comme américaines, sont saturées. Les carnets de commandes débordent. Mais au-delà des capacités industrielles, c’est la question doctrinale qui reste entière. Le responsable britannique cité par le Financial Times le formule nettement : la manière américaine de faire la guerre reposait sur l’emploi d’une force écrasante. Les Européens devront agir autrement, en créant des dilemmes pour l’adversaire, en construisant une «défense en porc-épic». C’est une vision cohérente. Mais elle suppose une pensée stratégique autonome que l’Europe a précisément renoncé à entretenir pendant trente ans.
Dépenser davantage dans le cadre d’une doctrine que l’on n’a pas écrite, avec des équipements dont les standards ont été définis à Washington, en maintenant des structures de commandement intégrées pensées pour la subordination, ce n’est pas de l’autonomie stratégique. C’est du réarmement sous franchise. L’Europe peut doubler ses budgets militaires sans gagner un gramme de souveraineté réelle si elle ne tranche pas les questions politiques fondamentales : qui commande, selon quelle doctrine, pour défendre quels intérêts, définis par qui ?
Ce sont précisément ces questions que les responsables européens, à en croire les échanges rapportés autour du sommet d’Ankara, commencent à peine à formuler. Formuler, pas résoudre. Le représentant français le dit d’ailleurs avec lucidité : «Moins d’Amérique, ce n’est pas simplement moins de troupes ou de chars venant à notre secours : c’est une question de savoir comment nous combattrons si nous n’avons pas besoin de combattre comme les Américains». C’est la bonne question. Elle aurait mérité d’être posée en 2002, en 2008, en 2014. Elle l’est en 2026, sous la pression d’une administration américaine qui menace de claquer la porte. L’urgence est mauvaise conseillère en matière de doctrine militaire.
Ce que révèle ce moment, au fond, c’est moins la brutalité de Trump que la fragilité d’une construction sécuritaire européenne bâtie sur le confort d’une garantie extérieure plutôt que sur l’exigence d’une autonomie assumée. Les États-Unis ont intérêt à maintenir leur présence en Europe, c’est un levier de puissance considérable. Mais ils ont aussi la capacité de s’en passer stratégiquement. L’Europe, elle, n’a toujours pas démontré qu’elle pouvait exister sans eux sur le plan militaire. C’est cette asymétrie fondamentale, et non les déclarations de Trump, qui constitue le véritable problème.
- Source : Géopolitique Profonde












