Deux crises, un même peuple
Depuis l'attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, les yeux du monde sont rivés sur la bande de Gaza, théâtre d'une guerre d'une brutalité sans précédent dans l'histoire récente du Proche-Orient. Mais à quelques dizaines de kilomètres de là, la Cisjordanie — autre territoire palestinien occupé par Israël depuis 1967 — connaît elle aussi une dégradation rapide et systématique, largement éclipsée par les bombardements de Gaza. La question mérite alors d'être posée : peut-on comparer ces deux crises ? L'une est-elle pire que l'autre ? La réponse est à la fois plus simple et plus nuancée qu'il n'y paraît : ce sont deux catastrophes de nature différente, mais dont l'origine est commune.
- Gaza : l'enfer en direct
Une destruction sans précédent
La bande de Gaza — 365 km², 2,2 millions d'habitants avant la guerre — est devenue, depuis octobre 2023, le théâtre de l'une des crises humanitaires les plus aiguës de ce siècle. Les chiffres sont vertigineux : plus de 63 000 Palestiniens auraient été tués selon le Bureau de coordination des affaires humanitaires de l'ONU (OCHA) au 3 septembre 2025, dont près de 18 400 enfants et 9 700 femmes.
L'armée israélienne a déclaré la mobilisation de 60 000 soldats de réserve pour prendre le contrôle total de la ville de Gaza. Selon l'ONU, les 36 hôpitaux et la quasi-totalité des centres de santé primaires ont été endommagés ou détruits. Plus de 97 % des écoles avaient également été touchées à l'automne 2025. Des images satellites analysées par Amnesty International ont documenté la destruction totale de quartiers entiers, ce que l'organisation a qualifié de « destruction gratuite ».
La famine comme arme de guerre
En août 2025, l'ONU a officiellement déclaré la famine dans le nord de Gaza — une première au Moyen-Orient. Plus d'un demi-million de Gazaouis souffrent de la faim. La famine a depuis été officiellement levée en décembre 2025 grâce à une reprise partielle des livraisons d'aide, mais l'ONU avertit que Gaza pourrait y replonger d'ici 2026 sans une aide soutenue et à grande échelle.
Les déplacements sont massifs : depuis la mi-août 2025 seulement, plus de 380 000 mouvements de déplacement ont été enregistrés. La quasi-totalité de la population gazaouie — soit environ 1,9 million de personnes — est déplacée à l'intérieur de l'enclave, qui est réduite à moins de 14 % de surface habitable disponible.
Une impunité institutionnelle
En novembre 2024, la Cour pénale internationale (CPI) a émis des mandats d'arrêt contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et son ancien ministre de la Défense Yoav Gallant pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité commis à Gaza. En septembre 2025, une commission d'enquête des Nations Unies a conclu à la commission d'actes de génocide par Israël à Gaza. Israël, comme les États-Unis, rejette cette qualification.
- Cisjordanie : la crise silencieuse
Une dégradation accélérée depuis octobre 2023
Alors que les projecteurs restent braqués sur Gaza, la Cisjordanie connaît depuis octobre 2023 une dégradation rapide et systématique de sa situation. Plus d'un millier de Palestiniens y ont été tués entre octobre 2023 et octobre 2025 par des soldats ou des colons israéliens, dont 213 enfants — soit beaucoup plus que lors de toutes les autres années depuis 2005. En janvier 2025, Israël a lancé l'« Opération Mur de Fer », sa plus grande offensive militaire en Cisjordanie depuis la Seconde Intifada (2000-2005), ciblant en priorité les camps de réfugiés de Jénine, Tulkarm et d'autres.
Des déplacements forcés à un niveau record
Le Bureau des droits humains de l'ONU a enregistré plus de 37 000 déplacés en Cisjordanie en 2025, un chiffre record. Human Rights Watch qualifie les expulsions forcées de 32 000 personnes de trois camps de réfugiés début 2025 de crime de guerre et de crime contre l'humanité. C'est le plus grand déplacement de population palestinienne en Cisjordanie depuis la guerre de 1967.
La violence des colons : un record absolu
L'OCHA a enregistré plus de 1 800 attaques de colons israéliens contre des Palestiniens en 2025, le chiffre le plus élevé jamais enregistré depuis que les Nations Unies ont commencé à les recenser, et la neuvième hausse annuelle consécutive. En octobre 2025 seulement, 264 attaques ont été comptabilisées — un record mensuel absolu — ce qui a conduit les ministres des Affaires étrangères de l'Allemagne, de la France, de l'Italie et du Royaume-Uni à publier une condamnation commune.
La colonisation à un niveau historique
La politique de colonisation s'est considérablement intensifiée. En mai 2025, Israël a annoncé la création de 22 nouvelles colonies en Cisjordanie occupée. Le 20 août 2025, un plan massif d'extension coloniale a été approuvé, visant explicitement à rendre impossible la création d'un État palestinien en coupant la continuité territoriale de la Cisjordanie. En novembre 2025, plus de 28 000 nouveaux logements avaient été approuvés depuis janvier — un record historique. En juillet 2025, la Knesset a adopté à 71 voix contre 13 une motion prônant l'annexion formelle de l'ensemble de la Cisjordanie.
En février 2026, Israël a décidé unilatéralement d'accroître son contrôle sur les zones A et B, théoriquement administrées par l'Autorité palestinienne, et de faciliter l'achat de terres par des Israéliens — ce qui pourrait signer la fin des accords d'Oslo et constituer une annexion de fait.
- Tableau comparatif : deux crises en chiffres

Deux crises, une même logique
À première vue, les deux situations semblent incomparables : Gaza est une guerre ouverte d'une intensité extrême, tandis que la Cisjordanie subit une occupation rampante, menée plus lentement mais tout aussi délibérément. Pourtant, plusieurs organisations internationales et experts en droit humanitaire soulignent que les deux crises s'inscrivent dans une même logique : un changement démographique permanent imposé aux Palestiniens dans l'ensemble des territoires occupés.
Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme s'inquiète ainsi d'un « nettoyage ethnique » dans les deux territoires, avec des déplacements forcés et des transferts de population qui semblent viser à déplacer durablement les Palestiniens. Le 11 septembre 2025, Benjamin Netanyahu a déclaré publiquement : « Nous allons tenir notre promesse : il n'y aura pas d'État palestinien, cet endroit nous appartient ».
La Cisjordanie souffre d'une invisibilité internationale qui aggrave sa situation : seuls 12 % des fonds humanitaires d'urgence qui lui sont destinés ont été alloués, contre une mobilisation — certes insuffisante — bien plus large pour Gaza. Cette asymétrie médiatique et financière ne signifie pas que l'une des crises est moins grave que l'autre, mais que l'une est spectaculairement visible quand l'autre est systématiquement ignorée.
Conclusion
Gaza reste, en termes bruts, la crise humanitaire la plus destructrice de ce conflit : en volume de morts, de destructions et de souffrance immédiate, rien ne lui est comparable dans la région depuis des décennies. Mais la Cisjordanie n'est pas en paix : elle est le terrain d'une dépossession organisée, accélérée, légalisée — une guerre lente qui ne fait pas les unes des journaux mais qui remodèle profondément la réalité démographique et territoriale d'un peuple.
Poser la question « laquelle est pire ? » revient peut-être à poser la mauvaise question. Ce qui est certain, c'est que les deux territoires font face, avec des intensités et des modalités différentes, aux mêmes violations du droit international humanitaire — et que la communauté internationale peine à y répondre de manière efficace.
- Source : ZeJournal












