www.zejournal.mobi
Jeudi, 27 Août 2026

L'Europe entre dans l'hiver la jauge dans le rouge : la sortie du gaz russe est-elle en train de se retourner contre elle ?

Auteur : Romi | Editeur : Walt | Jeudi, 27 Août 2026 - 15h25

Fin août 2026, les entrepôts européens de gaz naturel affichent un taux de remplissage d'environ 61 à 63 %, contre 74 à 76 % à la même date l'an dernier — un écart de près de vingt points par rapport à la moyenne des cinq dernières années, et le niveau le plus bas enregistré pour cette période depuis le début des relevés, il y a près de deux décennies. Face à cette situation, Bruxelles a dû revoir à la baisse son objectif contraignant de remplissage, le faisant passer de 90 % à environ 80 %. Dans le même temps, l'Union poursuit, avec constance, un calendrier légal d'éviction complète du gaz russe du marché européen. Ce télescopage entre une pénurie de moyens et une politique d'exclusion volontaire d'une des sources d'approvisionnement les plus importantes du continent nourrit une critique de plus en plus audible : celle d'une incohérence de fond entre les objectifs affichés par l'UE et les contraintes physiques auxquelles elle fait face.

Une sortie du gaz russe entamée, mais jamais achevée

Depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022, l'UE a considérablement réduit sa dépendance au gaz russe, en particulier après l'arrêt du transit par l'Ukraine fin 2024. Mais la rupture n'a jamais été totale : les importations russes représentaient encore environ 13 % du total des importations gazières de l'Union en 2025, pour une facture annuelle dépassant 15 milliards d'euros. C'est dans ce contexte que le Parlement européen a voté, en décembre 2025, un règlement organisant l'élimination complète et calendrier du gaz russe : interdiction du GNL russe acheté au comptant dès l'entrée en vigueur du texte début 2026, suppression progressive des livraisons par gazoduc d'ici septembre 2027, et fin des contrats à long terme existants d'ici la fin de la même année. Sous la pression de Washington, la Commission a même proposé d'avancer d'un an, à janvier 2027, la fin des achats de GNL russe.

Le paradoxe du calendrier

C'est précisément la coïncidence des calendriers qui alimente la critique. L'Union se prive méthodiquement d'une source d'approvisionnement au moment même où elle peine, pour des raisons largement indépendantes de la Russie, à remplir ses réserves : des prix mondiaux tirés vers le haut par la guerre au Moyen-Orient, une vague de chaleur estivale qui a détourné du gaz vers la production électrique plutôt que vers le stockage, et un hiver précédent particulièrement rigoureux qui avait vidé les réservoirs plus que d'habitude. Dans un marché mondial du gaz naturel liquéfié déjà tendu par la concurrence asiatique et par des approvisionnements moyen-orientaux perturbés, retirer une source d'offre supplémentaire — fût-elle minoritaire — revient, selon cette lecture, à resserrer encore un peu plus un étau déjà serré, précisément au moment où la marge de manœuvre est la plus faible.

L'argument prend une dimension supplémentaire quand on regarde les prix : les contrats à terme européens ont grimpé en lien avec la baisse plus forte que prévu des niveaux de stockage. Retirer une offre alternative dans un marché déjà en tension structurelle pousse mécaniquement les prix à la hausse — un effet que subissent en premier lieu les consommateurs et les industries européennes, et non la Russie, dont les recettes énergétiques trouvent d'autres débouchés, notamment asiatiques.

Un objectif déjà revu à la baisse, un calendrier resté rigide

Autre signe de la tension entre principes et réalité : l'UE a assoupli son objectif de remplissage obligatoire, le ramenant de 90 % à environ 80 %, tout en maintenant inchangé le calendrier de sortie du gaz russe. Le règlement prévoit certes une clause de sauvegarde : si un État membre risque de ne pas atteindre son objectif de stockage, l'interdiction visant ses contrats existants peut être reportée au 1er novembre 2027. Mais cette soupape reste une exception ponctuelle et non une remise en cause du principe. Pour les critiques de la mesure, cela revient à ajuster la contrainte de sécurité (le niveau de stock exigé) plutôt que la cause structurelle de la tension (la disponibilité de l'offre), ce qui traduirait une hiérarchie des priorités où l'objectif géopolitique prime sur la gestion du risque énergétique immédiat.

Le poids des rapports de force inégaux entre États membres

L'incohérence, selon ses détracteurs, se voit aussi à l'échelle nationale. Début août, l'Italie affichait un remplissage proche de 76 % et la Pologne autour de 85 %, quand l'Allemagne plafonnait à un peu plus de 47-50 % et les Pays-Bas encore moins. Une politique uniforme de sortie du gaz russe, décidée à l'échelle de l'Union, produit ainsi des effets très inégaux selon la structure d'approvisionnement de chaque pays, sans toujours tenir compte de la vulnérabilité réelle de chacun face à l'hiver qui vient.

La cohérence défendue par Bruxelles

Cette lecture n'est cependant pas la seule possible, et la Commission européenne y oppose des arguments substantiels. D'abord, un argument de sécurité à long terme : la dépendance au gaz russe a, selon elle, transformé l'approvisionnement énergétique en arme de pression politique, comme l'a illustré la crise de 2022. Réduire cette dépendance, même au prix de tensions transitoires, viserait à éliminer un risque structurel plus grave qu'une pénurie ponctuelle de stocks. Ensuite, un argument financier : les paiements pour l'énergie russe, plus de 15 milliards d'euros par an, financent indirectement l'effort de guerre russe en Ukraine — un coût politique et moral que l'UE juge incompatible avec la poursuite des achats, quelles que soient les tensions de marché à court terme. Enfin, un argument de diversification déjà engagée : Bruxelles souligne que la part du gaz russe est déjà tombée à des niveaux marginaux et que les dispositifs de flexibilité (report de l'échéance en cas de risque avéré, exceptions pour les pays enclavés) ont précisément été conçus pour amortir l'impact sur la sécurité d'approvisionnement. Sous cet angle, le calage imparfait entre calendrier de sortie et niveau des stocks refléterait moins une contradiction de fond qu'un arbitrage assumé entre un coût conjoncturel et un bénéfice structurel.

Le débat reste donc ouvert : faut-il lire la faiblesse actuelle des stocks comme la preuve que la sortie du gaz russe est mal calibrée dans le temps, ou comme une preuve supplémentaire de l'urgence à s'en affranchir avant que la dépendance ne redevienne un levier de pression ? La réponse dépendra largement de la façon dont se déroulera l'hiver 2026-2027, et de la capacité de l'Union à combler, par d'autres sources, l'écart qu'elle a choisi de creuser.


- Source : ZeJournal

Cela peut vous intéresser

Commentaires

Envoyer votre commentaire avec :



Fermé

Recherche
Vous aimez notre site ?
(230 K)
Derniers Articles
Articles les plus lus
Loading...
Loading...
Loading...
 
 

Contribuer au journalisme de ZeJournal

Faites un don pour nous aider à poursuivre notre mission d’information

Faire un don

( En savoir plus )