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Lundi, 08 Juin 2026

Comprendre le monde sans se faire avoir (4-5-6)

Auteur : Réseau International | Editeur : Walt | Lundi, 08 Juin 2026 - 12h42

4 - La violence qui ne dit pas son nom

Comment la dette et la finance vous capturent sans vous toucher

Accroche : Imaginez une violence qui ne laisse pas de bleus. Qui ne fait pas de bruit. Qui ne porte pas d’uniforme. Une violence qui se présente comme un contrat librement consenti, une opportunité, un service. Cette violence existe. Elle s’appelle la dette. Et elle est peut-être la forme la plus efficace de prédation jamais inventée.

Au-delà de la violence visible

Quand on pense «prédation», on imagine des bombes, des fusils, des corps. Cette violence existe – nous en parlerons dans un prochain article. Mais la prédation la plus efficace est celle qui ne se donne pas à voir comme violence. Celle qui opère par l’abstraction, la dématérialisation, la «financiarisation».

Qu’est-ce que la «fiduciarisation» ?

Derrière ce mot barbare se cache un mécanisme simple : la transformation de la valeur en croyance. La monnaie que vous utilisez n’est plus adossée à de l’or depuis longtemps. Sa valeur repose sur la confiance – la fides en latin. Les actions, les obligations, les produits dérivés, les cryptomonnaies sont des «fictions fiduciaires» dont la valeur fluctue au gré de la croyance collective.

Ce système n’est pas mauvais en soi. Il a permis le développement du commerce, de l’investissement, de l’innovation. Mais il a été capturé par des extracteurs qui l’ont transformé en machine à prélever de la valeur sans contact direct avec le réel.

Comment ça marche ?

Prenons un exemple simple. Une entreprise est cotée en bourse. Sa valeur n’est plus déterminée par ce qu’elle produit (des biens, des services), mais par les anticipations des marchés financiers. Si les actionnaires anticipent des profits futurs élevés, la valeur monte. Pour satisfaire ces anticipations, l’entreprise doit réduire ses coûts – c’est-à-dire, le plus souvent, pressurer ses employés, ses fournisseurs, l’environnement.

La valeur s’est déconnectée du réel. Elle est devenue un pur signe, manipulable par ceux qui maîtrisent les codes de la finance. Et pendant ce temps, les travailleurs, les écosystèmes, les territoires sont exploités pour alimenter cette machine à signes.

L’arme de la dette

Si la finance est la machine, la dette est son carburant. La dette a une particularité unique parmi les outils de prédation : elle capture le temps futur. Quand vous vous endettez, vous hypothéquez vos revenus à venir. Vous vous engagez à travailler demain pour rembourser ce que vous avez emprunté hier.

À l’échelle d’un pays, le mécanisme est le même. Un État s’endette. Le FMI ou la Banque mondiale lui imposent des «programmes d’ajustement structurel» : baisse des dépenses publiques, privatisations, dérégulation. Le pays rembourse sa dette en sacrifiant sa souveraineté, ses services publics, sa capacité à décider de son avenir.

Pourquoi c’est si efficace ?

Parce que la dette se présente comme un contrat. Vous avez signé. Vous avez accepté. Vous devez rembourser. C’est moral. C’est responsable. La légitimation (le sommet C de notre triangle) est incorporée dans l’outil lui-même. On ne peut pas refuser de payer sans être accusé d’immoralité.

Et pourtant, la «liberté» du contrat de dette est une illusion. Quand vous êtes précaire et qu’on vous propose un crédit à la consommation, êtes-vous vraiment libre de refuser ? Quand un pays du Sud est étranglé par des taux d’intérêt imposés par des banques du Nord, est-il vraiment libre ?

La pyramide de la violence

La dette est la base d’une pyramide de violence à quatre étages :

  1. La dette (la base, la moins visible) : elle capture le temps et les corps sans qu’on la perçoive comme violence.
  2. La finance : elle transforme la valeur en signes manipulables, déconnectés du réel.
  3. L’hégémonie militaire : elle maintient l’ordre mondial par la menace permanente (bases, OTAN, sanctions).
  4. La violence génocidaire (le sommet, la plus visible) : elle détruit les corps quand les autres étages ne suffisent plus.

Ce qui se passe à Gaza n’est pas une anomalie. C’est le sommet émergé d’une pyramide dont la base est la dette.

Comment résister ?

  • Refuser la morale de la dette. La dette n’est pas sacrée. Elle a été annulée des milliers de fois dans l’histoire (les «jubilés» de l’ancien Israël, les annulations de dettes de la Grèce antique).
  • Désacraliser la finance. L’argent n’est pas un maître, c’est un outil. Quand il devient maître, il faut le traiter comme tel.
  • Ré-ancrer la valeur. Qu’est-ce qui a vraiment de la valeur ? L’eau potable, l’air respirable, la santé, l’éducation, le lien social. Pas le cours de l’action Tesla.

Pour la suite : Nous avons parlé de la violence invisible. Parlons maintenant de la violence visible – celle qui tue, qui bombarde, qui affame. Et voyons comment elle s’articule avec le reste du système.

5 - Pourquoi ils bombardent ?

La guerre comme prolongement de la finance

Accroche : «La guerre, c’est la paix». La formule d’Orwell n’a jamais été aussi vraie. Nous vivons dans un monde où la guerre est devenue un état permanent – en Ukraine, à Gaza, au Yémen, au Sahel. Et pourtant, on la présente toujours comme une exception, une crise, une réponse à une agression. Et si la guerre était, en réalité, le mode de fonctionnement normal du système ?

La guerre n’est pas un bug

Dans le triangle de la capture, la guerre est l’outil ultime. Quand la dette ne suffit plus à soumettre, quand la finance ne suffit plus à extraire, quand la persuasion ne suffit plus à légitimer – il reste la force brute. La guerre n’est pas une anomalie dans le système de prédation. Elle en est le rappel à l’ordre.

La paix par la guerre

La doctrine de l’hégémon américain tient en une formule : si vis pacem, para bellum – si tu veux la paix, prépare la guerre. Mais dans la pratique, c’est pire que cela : la paix est la guerre. Une guerre larvée, permanente, qui ne dit pas son nom. Des bases militaires qui encerclent la planète (plus de 800). Des «opérations spéciales» qui renversent des gouvernements. Des sanctions qui tuent à distance (on estime que les sanctions contre l’Irak dans les années 1990 ont causé la mort de 500 000 enfants – Madeleine Albright, alors secrétaire d’État, avait répondu : «Nous pensons que le prix en vaut la peine»).

La guerre comme message

La guerre n’est pas seulement un moyen de s’emparer de ressources. C’est aussi un message adressé à tous les B potentiels. «Voici ce qui arrive à ceux qui résistent». Gaza n’est pas seulement un territoire qu’on rase – c’est un avertissement. Un message adressé à tous les peuples qui envisageraient de refuser l’ordre imposé.

L’articulation avec la finance

La guerre n’est pas gratuite. Elle coûte cher – en hommes, en matériel, en argent. Qui finance ? La réponse nous ramène à l’article précédent : la dette. Les États-Unis financent leur appareil militaire en exportant leur dette grâce au statut du dollar comme monnaie de réserve mondiale. Le contribuable américain paie les intérêts, mais le reste du monde paie aussi, par l’inflation exportée et la dévaluation des monnaies périphériques.

Et la guerre profite à certains. Le complexe militaro-industriel (les fabricants d’armes, les sous-traitants, les consultants) prospère. Les crises font monter le prix du pétrole, ce qui enrichit les compagnies pétrolières. Les reconstructions d’après-guerre sont des marchés juteux pour les entreprises du BTP.

Le discours de légitimation

Comment fait-on accepter la guerre permanente ? Par le discours de la «menace». La RAND Corporation produit des rapports qui identifient les «États adversaires». Les médias relaient les récits d’atrocités (parfois réels, parfois fabriqués) pour justifier l’intervention. Les dirigeants politiques agitent le spectre de l’ennemi – le «terroriste», l’«axe du mal», l’«État voyou».

Et surtout, on inverse les rôles. L’empire qui encercle la planète de ses bases accuse ses adversaires d’«expansionnisme». La puissance qui a déclenché toutes les guerres récentes se présente comme le garant de la «paix».

Les fissures

Mais le système n’est pas tout-puissant. L’article sur la guerre en Iran que nous avons analysé montre des fissures : l’Iran ne s’effondre pas, l’Arabie saoudite refuse de jouer le jeu de l’escalade, la Chine contourne les sanctions. La guerre, quand elle ne produit pas la victoire rapide promise, se retourne contre son auteur. Elle l’épuise, le discrédite, le fragilise.

Comment résister ?

  • Refuser le récit de la menace. Vérifier les faits. Chercher les sources.
  • Soutenir les forces qui, dans tous les camps, refusent la logique de guerre.
  • Se souvenir que la guerre est le prolongement de la finance – et que combattre l’une sans combattre l’autre est vain.

6 – Quand le système se fissure

Les moments où la machine grippe

Accroche : Jusqu’ici, nous avons décrit un système qui fonctionne. La capture, la légitimation, la violence – tout semble huilé, implacable, imparable. Mais il y a des moments où la machine grippe. Des moments où les extracteurs se heurtent à un os. Où les cibles refusent de jouer le jeu. Ces moments sont précieux – non parce qu’ils suffiraient à renverser le système, mais parce qu’ils révèlent ses vulnérabilités.

L’effet boomerang

Parfois, l’extraction se retourne contre l’extracteur. La guerre d’Irak était censée être une «promenade de santé» – elle a duré vingt ans, coûté des milliers de milliards de dollars, et affaibli la position américaine au Moyen-Orient. Les sanctions contre la Russie étaient censées «couler l’économie russe en quelques semaines» – elles ont accéléré la dédollarisation et renforcé les BRICS. La prédation a ses limites, et quand elle les dépasse, elle produit l’inverse de ce qu’elle visait.

La crise de légitimation

Le sommet C de notre triangle – le légitimateur – n’est pas invulnérable. Quand le mensonge devient trop gros, quand la novlangue devient trop absurde, quand l’écart entre le discours et la réalité devient trop flagrant, la légitimation s’effrite.

Regardez la guerre à Gaza. Le discours israélien de la «légitime défense» et de l’«armée la plus morale du monde» s’est heurté à des images de cadavres d’enfants, d’hôpitaux bombardés, de journalistes ciblés. La légitimation n’a pas disparu – elle tient encore dans les gouvernements occidentaux et une partie des médias. Mais elle est fissurée. Des millions de gens ne la croient plus.

Les alliés qui s’autonomisent

Autre signe de fissure : les alliés traditionnels de l’hégémon ne suivent plus aveuglément. L’Arabie saoudite, après des années de tension avec l’Iran, a choisi la désescalade plutôt que la guerre régionale que certains souhaitaient. La Turquie, membre de l’OTAN, négocie avec Moscou. Les BRICS s’élargissent.

Ces pays ne sont pas devenus des «gentils» opposés aux «méchants». Ils poursuivent leurs propres intérêts. Mais le simple fait qu’ils puissent le faire sans demander la permission est le signe que l’ordre unipolaire s’effrite.

La résistance comme propriété du système

La résistance n’est pas un accident. Elle est une propriété émergente du système de prédation. Plus le système extrait, plus il suscite de résistances. Plus il ment, plus il produit de scepticisme. Plus il violente, plus il génère de colère.

Ce n’est pas une fatalité heureuse – les résistances peuvent être écrasées, récupérées, divisées. Mais c’est une dynamique sur laquelle on peut s’appuyer.

Comment utiliser les fissures ?

  • Repérer les moments où le discours de légitimation est en décalage avec les faits. Amplifier ce décalage.
  • Soutenir les acteurs qui, même pour des raisons non «pures», font sécession par rapport au système.
  • Ne pas attendre le «grand soir» – chaque fissure est une brèche où glisser un levier.

Pour la suite : Après avoir tant parlé de ce qui ne va pas, il est temps de parler de ce qui pourrait aller. Non pas un programme politique – mais des sources où puiser la force de résister. Les traditions de sagesse, anciennes ou nouvelles, qui ont pensé la résistance à la prédation bien avant nous.

Pourquoi cette série ?
1 – Pourquoi rien ne change (vraiment) ?
2 – Chaos, peur et urgence
3 – Les marchands de légitimité
4 – La violence qui ne dit pas son nom
5 – Pourquoi ils bombardent


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