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Mardi, 14 Avr. 2026

Israël accuse l’Espagne d’« haine antisémite » après la destruction d’une effigie de Netanyahu

Auteur : Mickaël Lelièvre | Editeur : Walt | Mardi, 14 Avr. 2026 - 19h51

La crise diplomatique qui se déroule entre Madrid et Tel Aviv depuis le 7 octobre 2023 a franchi, ces derniers jours, un nouveau palier. L’incident du 5 avril à El Burgo, où une effigie de 7 mètres de Benjamin Netanyahu a été détruite à l’explosif dans le cadre d’une fête locale traditionnelle, a servi de détonateur. Israël a convoqué l’ambassadeur espagnol, le ministère des Affaires étrangères israélien a dénoncé sur X une « haine antisémite révoltante » présentée comme la « conséquence directe » de « l’incitation systémique » du gouvernement de Pedro Sánchez. Le mot est lâché, et il est lourd : antisémitisme. Mais l’accusation, à l’examen des faits, mérite d’être soigneusement pesée avant d’être acceptée comme évidence.

La cérémonie d’El Burgo est une tradition populaire locale vieille de plusieurs décennies. Elle a, par le passé, mis en scène des effigies de Donald Trump et de Vladimir Putin. La maire de la commune, María Dolores Narváez, l’a rappelé sans ambiguïté à la télévision locale. Attribuer à ce rituel carnavalesque une charge antisémite, au motif que la cible cette année est le Premier ministre israélien, suppose d’assimiler la critique, même véhémente, de la politique d’un chef de gouvernement à une haine dirigée contre un peuple. C’est précisément ce glissement sémantique qui est au cœur du contentieux, et qui mérite d’être interrogé.

Une escalade construite, pas subie

Car la réaction israélienne ne s’arrête pas à l’effigie. Elle s’inscrit dans une logique d’escalade méthodique. Le ministre des Affaires étrangères israélien, Gideon Sa’ar, avait déjà qualifié d’antisémite l’interdiction espagnole faite aux navires et aéronefs transportant des armes à destination d’Israël. Il a ensuite reproché à Madrid d’avoir agi « contre les intérêts d’Israël et de l’Amérique » lors de la campagne militaire conjointe contre l’Iran. Sa’ar est allé jusqu’à déclarer que le « parti pris anti-israélien obsessionnel de l’Espagne sous la direction de Sánchez est tellement flagrant qu’elle a perdu toute capacité à jouer un rôle constructif dans la mise en œuvre du plan de paix [de Trump] et du centre qui opère dans ce cadre ».

« L’État d’Israël ne restera pas silencieux face à ceux qui nous attaquent »

« Je ne tolérerai ni cette hypocrisie ni cette hostilité. Je n’entends pas permettre à un pays quelconque de nous mener une guerre diplomatique sans en payer immédiatement le prix »

Benjamin Netanyahu a mis ces mots en actes : il a ordonné le retrait des représentants espagnols du centre de coordination du cessez-le-feu à Gaza, à Kiryat Gat. La décision intervient après que Madrid a accusé Israël de « bombardements indiscriminés » au Liban. Pour Tel Aviv, l’Espagne a « à plusieurs reprises choisi de se dresser contre Israël ». La séquence est cohérente : il ne s’agit pas d’une réponse émotionnelle à une effigie brûlée, mais d’une politique assumée de coût diplomatique imposé aux États qui critiquent ouvertement Israël.

De son côté, Madrid assume une ligne de plus en plus affirmée. L’Espagne a reconnu l’État palestinien en novembre 2024, aux côtés de l’Irlande et de la Norvège. Elle a accusé Israël de violer le droit international et de ne pas respecter le cessez-le-feu au Liban. Et jeudi, le ministre espagnol des Affaires étrangères José Manuel Albares a annoncé la réouverture de l’ambassade espagnole à Tehran, au motif d’œuvrer à « la paix dans la région » depuis « tous les fronts possibles, y compris depuis la capitale iranienne ». Israël a immédiatement dénoncé un alignement avec « le régime terroriste iranien ». Gideon Sa’ar a qualifié cette décision d’« honte éternelle ».

Deux logiques d’intérêt qui s’affrontent

Ce que cette séquence révèle, c’est moins un conflit moral qu’un affrontement de logiques nationales. Israel se trouve en situation de guerre sur plusieurs fronts et pratique une diplomatie de dissuasion : tout État qui lui conteste sa légitimité d’action militaire doit en payer le prix. L’exclusion de l’Espagne du centre de coordination de Gaza, l’accusation d’antisémitisme systémique, la convocation d’ambassadeurs, tout cela vise à établir que la critique ne sera pas sans conséquences.

L’Espagne, elle, défend une ligne qui lui est propre : reconnaissance de l’État palestinien, refus de livraisons d’armes, réouverture de canaux diplomatiques avec Tehran. Madrid estime manifestement que sa posture au Proche-Orient sert ses intérêts, de politique intérieure, d’influence régionale en Méditerranée, de positionnement au sein de l’Union européenne. Pedro Sánchez joue aussi, vraisemblablement, une carte identitaire vis-à-vis d’une opinion publique espagnole très sensible à la cause palestinienne.

La question qui reste entière est celle de l’efficacité réelle de chacune de ces stratégies. L’Espagne, en rouvrant son ambassade à Tehran et en multipliant les gestes pro-palestiniens, gagne-t-elle une influence suffisante pour peser sur l’issue du conflit ? Israël, en instrumentalisant systématiquement l’accusation d’antisémitisme contre des États qui critiquent sa politique militaire, ne risque-t-il pas d’en éroder la portée au moment même où la lutte contre l’antisémitisme réel exige une vigilance sans failles ? Ce sont ces questions-là, plus que la querelle de l’effigie, qui dessinent les vrais enjeux de la rupture en cours.

Les essentiels de cette actualité

  • La destruction d’une effigie de Netanyahu lors d’une fête locale espagnole a provoqué une convocation de l’ambassadeur espagnol par Israël, qui dénonce une « haine antisémite révoltante » imputable au gouvernement Sánchez.
  • L’article souligne que cette tradition carnavalesque d’El Burgo a déjà mis en scène Trump et Poutine, ce qui rend selon lui discutable l’assimilation de la critique d’un chef de gouvernement à de l’antisémitisme.
  • Netanyahu a ordonné le retrait des représentants espagnols du centre de coordination du cessez-le-feu à Gaza, inscrivant cette décision dans une politique assumée de coût diplomatique imposé aux États qui critiquent ouvertement Israël.
  • Madrid a reconnu l’État palestinien en novembre 2024 et annoncé la réouverture de son ambassade à Téhéran, des décisions qu’Israël a immédiatement qualifiées d’alignement avec le régime iranien.
  • En instrumentalisant systématiquement l’accusation d’antisémitisme contre des États critiques de sa politique militaire, Israël ne risque-t-il pas d’en éroder la portée au détriment de la lutte contre la haine réelle ?

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