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Jeudi, 08 Déc. 2022

Marianne serait à vendre pour 5 millions d’euros

Auteur : Eric Verhaeghe | Editeur : Stanislas | Mercredi, 22 Janv. 2014 - 15h15

Marianne serait en vente pour 5 millions d'euros. Une nouvelle illustration de la fulgurance de la crise qui touche l'édition et la presse françaises.

Après l’annonce de la mise en vente du Nouvel Observateur pour une petite quinzaine de millions €(13,4 millions selon Les Echos), c’est l’hebdomadaire Marianne qui devrait vivre des heures difficiles. Selon mes informations, Yves de Chaisemartin cherche un repreneur pour un prix de vente de 5 millions €. Un prix modeste à la hauteur des pertes du journal, qui seraient supérieurs aux estimations annoncées en novembre et avoisineraient les 4 millions.

Dans le même temps, plusieurs nouvelles tombent, qui concernent plutôt le monde de l’édition papier. Ainsi, l’éditeur Jean-Claude Gawsevitch serait en train de déposer le bilan, pendant que les PUF sont rachetées par le réassureur Scor, présidé par Denis Kessler. Fin 2013, c’est LVMH qui a recapitalisé Gallimard à hauteur de 8 millions d’euros.

Après la faillite des librairies « Chapitre », c’est donc tout le secteur de l’édition papier qui subit une violente crise, depuis l’édition de livre jusqu’aux vendeurs, en passant par la presse. Les ressorts de cette crise sont connus: la transformation numérique du savoir laisse le papier imprimé KO. On notera toutefois deux particularités qui accroissent la violence de cette crise.

La presse papier paie sa soumission à l’ordre établi

Les lecteurs de ce blog se souviennent que je m’étais épanché sur les aides publiques à la presse. Certains quotidiens ne survivent que grâce à l’aide qui leur est apportée par le contribuable. Cette dérive constitue l’apothéose d’un système de subordination qui a entretenu la presse française.

La docilité est probablement ce qui caractérise le mieux le journaliste français. Faute d’une transparence des données et des informations publiques, les journalistes sont en effet extrêmement dépendants des « officiels » pour obtenir des scoops ou des informations confidentielles. Pour obtenir ces scoops, il faut se montrer docile et respectable, limiter son esprit critique et en permanence faire des compromis avec ses sources. Difficile, dans ces conditions, de faire honorablement son métier.

La presse papier suppose également des investissements très lourds, des frais de fonctionnement élevés. La presse est fortement dépendante de ses annonceurs publicitaires qui ont droit de vie et de mort sur elle. Certains annonceurs ont même décidé de s’offrir directement les journaux qui leur plaisent: Libération, Le Monde, Le Figaro, Les Echos sont tous devenus des propriétés de grands annonceurs.

Là encore, la contrepartie de cette évolution est destructrice pour le business model de la presse: les journalistes sont obligés de produire une information institutionnalisée, où l’investigation se heurte rapidement à des limites. Face à la liberté de ton d’Internet, évidemment, la presse ne fait plus le poids.

Pour lutter contre ce déclin fulgurant, nombreux sont les titres qui ont utilisé des recettes qui les discréditent à long terme. C’est par exemple le cas de l’Express qui multiplie les unes interchangeables. Par exemple, en une année, l’hebdomadaire dirigé par le sémillant Barbier doit collectionner les dossiers sur les francs-maçons: les francs-maçons et le pouvoir, les francs-maçons et les affaires, les francs-maçons qui ont fait l’histoire, les francs-maçons et le secret, faut-il devenir franc-maçon? Chaque année, Barbier utilise cette recette pour défendre ses ventes lorsque l’actualité ne lui permet pas de faire ses choux gras d’histoires ordurières.

Cette méthode a forcément ses limites.

La concurrence entre une presse Internet (blogs compris) où la réalité est décryptée librement et sans faux semblants, d’un côté, et une presse papier empesée et obséquieuse fait aujourd’hui sentir tout son prix.

L’édition française n’a rien vu venir

Autre caractéristique qui explique la violence de la crise dans le secteur de l’édition papier, c’est le prix de la non-innovation.

On a déjà connu ça dans l’hôtellerie. Les hôteliers français ont été longtemps convaincus qu’il suffisait de vivre sur la beauté du paysage français pour s’enrichir. Et quand on leur disait: « attention à Internet! », la réponse était toujours la même: « il faudra dix ans pour qu’Internet change les choses. » Et hop, plus aucune chambre d’hôtel ou presque ne se vend aujourd’hui sans passer par Internet.

Entre Amazon et les livres numériques, les éditeurs voyaient bien la concurrence monter. Mais là encore, la réponse invariable a été: « on a bien dix ans avant que tout cela n’arrive. »

Résultat: l’édition française n’a pas été capable de se fédérer pour monter une plate-forme commune d’édition numérique, avec une taille critique suffisante pour bénéficier de la notoriété nécessaire à des ventes en ligne profitables. Les éditeurs français ont laissé la main aux diffuseurs numériques américains. Tout cela bien entendu au nom de l’exception culturelle française et des innombrables protections étatiques dont tout ce petit monde d’endormis et d’arrogants bénéficient.

Pourtant, la donne est là encore assez simple. Le prix des livres, qui est exorbitant, s’explique par les coûts de fabrication et les différentes niches que chacun a fabriquées sur la chaîne du livre: écriture, édition, diffusion, vente, etc. Internet bouscule ce modèle en rendant possible une relation directe entre un auteur et ses lecteurs. Cela ne signifie pas que le métier d’éditeur doit disparaître, mais il est évident qu’il ne peut plus fonctionner comme avant. Qui, par exemple, a envie de payer 15€ pour un essai de 300 pages, quand un contenu équivalent est mis à disposition quotidiennement sur Internet sans débourser un euro?

La crise de l’édition plaide, une fois de plus, pour un réveil de l’intelligence française. Ce pays est étouffé par une caste ringarde de pseudo-décideurs qui lui maintiennent la tête sous l’eau en attendant la noyade complète, qui n’ont aucune vision, et n’ont nulle envie de se remettre en cause.


- Source : Eric Verhaeghe

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