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Samedi, 10 Janv. 2026

À propos de l'apartheid israélien et de la Shoah

Auteur : Elise Rochefort | Editeur : Walt | Vendredi, 09 Janv. 2026 - 13h58

Il est des mots qui brûlent la langue, des mots dont la charge historique et émotionnelle est telle qu'ils ne devraient être maniés qu'avec une main tremblante. Le mot « Apartheid » est de ceux-là. Jusqu'à hier, ce terme était l'apanage des militants radicaux ou des rapports d'ONG que les chancelleries occidentales s'empressaient de ranger dans un tiroir. Mais ce mercredi 7 janvier 2026, à Genève, le tabou a volé en éclats. Volker Türk, le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, a franchi le Rubicon sémantique. Dans un rapport qui fera date, l'ONU n'alerte plus ; elle qualifie. Elle accuse formellement l'État d'Israël d'avoir instauré en Judée-Samarie (Cisjordanie) un système de discrimination institutionnalisée qui « ressemble au type de système d'apartheid que nous avons déjà connu ».

Pour quiconque garde en mémoire la genèse d'Israël, ce moment est celui d'un vertige absolu. Comment l'État-refuge, né des cendres des fours crématoires, l'État fondé sur le serment sacré du « plus jamais ça », se retrouve-t-il aujourd'hui pointé du doigt par la communauté des nations comme l'architecte d'une ségrégation raciale? C'est ce paradoxe tragique, cette déchirure entre l'héritage moral de la Shoah et la réalité brutale de l'occupation, qu'il nous faut regarder en face.

La mécanique de l'asphyxie

Il ne s'agit pas ici de débattre de la légitimité d'Israël à se défendre, droit inaliénable que personne de sensé ne conteste, surtout après les traumatismes récents. Il s'agit de lire ce que dit le droit. Le rapport de Volker Türk décrit une réalité technique, froide et implacable. Il parle d'une « asphyxie systématique » des droits fondamentaux d'un peuple par un autre.

Ce que l'ONU met en lumière, c'est l'existence de deux univers parallèles sur un même sol. En Cisjordanie, la loi n'est pas aveugle ; elle regarde votre carte d'identité avant de s'appliquer. Si vous êtes un colon israélien vivant dans une implantation, vous relevez du droit civil, bénéficiez de la protection de l'État, de subventions, et d'une liberté de mouvement totale via des routes de contournement modernes. Si vous êtes Palestinien et vivez dans le village voisin, vous relevez de la loi militaire, êtes jugé par des tribunaux militaires (où le taux de condamnation frôle l'absolu), et chaque aspect de votre vie — de l'accès à l'eau à la possibilité de récolter vos olives — est soumis à l'arbitraire d'un permis.

Le rapport cite des exemples qui glacent le sang par leur banalité bureaucratique. L'interdiction de creuser des puits pour les uns, alors que les piscines se remplissent pour les autres. L'impossibilité de se rendre à l'hôpital ou à l'école sans passer par des checkpoints qui peuvent fermer sur un coup de tête. Cette dualité juridique, note l'ONU, n'est plus une mesure de sécurité temporaire. Avec l'approbation récente du projet de colonisation E1, qui coupera la Cisjordanie en deux et isolera Jérusalem-Est, Israël a signifié au monde que cette situation est destinée à être permanente. Or, un régime de domination racial permanent a un nom en droit international. Et ce nom est désormais écrit noir sur blanc à l'en-tête des Nations Unies.

Le miroir brisé de la victime

C'est là que le cœur se serre. Car Israël n'est pas l'Afrique du Sud. Israël est l'héritier des victimes de la plus grande entreprise de déshumanisation de l'histoire. La Shoah est la matrice de l'identité israélienne, sa raison d'être et son bouclier moral. L'idée même que les descendants des survivants d'Auschwitz puissent reproduire des mécanismes de ségrégation — aussi différents soient-ils dans leur finalité — est insupportable à la conscience juive.

La réaction d'Israël à ce rapport était prévisible, et elle fut violente. L'ambassadeur Danny Danon a immédiatement dénoncé une « diffamation de sang » et des accusations « antisémites ». Cette défense, bien que rodée, révèle une tragique impasse psychologique. En se drapant dans la mémoire de la Shoah pour rejeter toute critique, le gouvernement israélien semble avoir oublié l'une des leçons universelles de cette même Shoah : la vigilance absolue contre la déshumanisation de l'Autre.

La peur existentielle d'Israël est réelle. Entouré d'ennemis, marqué par le 7 octobre, traumatisé par la guerre de juin 2025, le pays vit dans une angoisse perpétuelle de l'anéantissement. Mais cette peur a muté. Elle est devenue une justification à tout, y compris à l'injustifiable. Elle a permis de construire des murs non plus seulement pour se protéger, mais pour s'approprier. Elle a permis de remplacer, depuis 2023, la quasi-totalité des travailleurs palestiniens par une main-d'œuvre étrangère venue d'Asie, rendant le voisin arabe non seulement suspect, mais inutile et invisible. Cette invisibilisation est le prélude nécessaire à l'apartheid : on ne sépare pas ce que l'on considère comme son égal.

L'onde de choc mondiale

Les conséquences de cet aveuglement dépassent largement les collines de Samarie. En refusant de voir ce que le monde voit, Israël s'isole et met en danger la diaspora qu'il prétend protéger. L'accusation d'apartheid, désormais validée par l'ONU, donne une munition légale et morale redoutable aux ennemis d'Israël.

Nous en voyons déjà les effets pervers. À Lisbonne, cette semaine, un restaurant israélien a dû fermer ses portes, non pas faute de clients, mais sous la pression d'une campagne de haine devenue invivable. À New York, le débat sur la définition de l'antisémitisme déchire la municipalité, le nouveau maire ayant décidé d'autoriser certaines formes de boycott, provoquant la fureur de Jérusalem qui l'accuse de « nourrir la bête ».

C'est un cercle vicieux terrifiant. La politique de colonisation et de ségrégation en Cisjordanie alimente un antisionisme radical qui glisse trop souvent vers l'antisémitisme. En retour, cet antisémitisme conforte les Israéliens dans leur conviction qu'ils sont seuls contre tous (« Le monde entier est contre nous ») et que seule la force brute peut les sauver. Le rapport de Volker Türk, au lieu d'être un électrochoc salutaire, risque d'être perçu à Tel-Aviv comme une nouvelle agression, justifiant un repli encore plus dur.

Sauver le rêve du cauchemar

Pourtant, il faut avoir le courage de le dire : aimer Israël, ce n'est pas applaudir aveuglément à sa dérive. C'est peut-être, aujourd'hui plus que jamais, lui tenir ce langage de vérité.

L'État d'Israël a été fondé sur une promesse de liberté et de justice, inspirée par les prophètes. Peut-on être une « lumière des nations » tout en maintenant des millions d'êtres humains sous un régime militaire perpétuel, privés de citoyenneté et de droits, sur la terre de leurs ancêtres?

L'accusation d'apartheid est une tache indélébile sur l'habit de lumière du sionisme. Elle marque la fin de l'innocence et peut-être la fin de l'impunité diplomatique. Si Israël veut rester fidèle à l'héritage des victimes de la Shoah, il ne peut pas se contenter de construire des mémoriaux à Yad Vashem tout en approuvant des plans comme E1 qui emmurent des vivants. Il doit se souvenir que la justice n'est pas divisible.

En ce mois de janvier 2026, le miroir est brisé. Il appartient désormais aux Israéliens de décider s'ils veulent recoller les morceaux pour refaire une démocratie, ou s'ils acceptent de vivre dans une forteresse où la sécurité se paie au prix de l'âme.


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