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Vendredi, 24 Avr. 2026

« Je me sentais comme un monstre » : quand des soldats israéliens brisent le silence sur Gaza

Auteur : Mario | Editeur : Walt | Vendredi, 24 Avr. 2026 - 14h40

Il a jeté les miroirs de son appartement. Il ne peut plus se regarder en face. Yuval, 34 ans, ancien programmeur informatique dans une grande entreprise de high-tech de Ramat Hasharon, n'a plus rien du soldat qu'on a fêté comme un héros à son retour de Gaza. Il est aujourd'hui hospitalisé en unité psychiatrique. « Ils ont organisé une fête pour moi… ils m'ont applaudi et appelé héros. Mais je me sentais comme un monstre ».

Ce témoignage, recueilli anonymement par le journaliste du quotidien israélien Haaretz, est l'un d'une longue série publiée le 17 avril 2026, sous le titre 'I Felt I Was a Monster': IDF Soldiers Talk About the 'Moral Injury' — and the Silence. L'enquête, glaçante, met en lumière ce que vivent des soldats israéliens après avoir participé — ou assisté — à des actes qui ont fracturé leur identité morale. Elle fait aussi, en creux, le récit de ce qui s'est réellement passé dans la bande de Gaza depuis octobre 2023.

L'enfer de Khan Younis

Yuval raconte une scène survenue près de la route Salah al-Din, à Khan Younis, en décembre 2023. Son unité reçoit l'ordre de poursuivre des « silhouettes suspectes » identifiées par drone. Il tire, dit-il, « comme un fou ». Quand l'unité atteint les corps, la réalité s'impose : un vieil homme et trois adolescents. Aucun n'était armé.

La réaction de ses supérieurs, raconte-t-il, a été le silence — puis, le commandant de bataillon s'est approché, a craché sur les corps et lancé : « Voilà ce qui arrive à ceux qui s'en prennent à Israël ». Yuval n'a rien dit. « Je suis resté silencieux parce que je suis un lâche ».

De retour chez lui, fêté en héros, il s'est effondré. Il ne sort plus qu'encapuchonné pour ne pas être reconnu. Il confesse des pensées suicidaires. « D'une certaine façon, peut-être que je veux mourir, pour en finir. » Deux jours après cet entretien avec Haaretz, il était admis en hôpital psychiatrique.

Le terme qui dérange : « blessure morale »

Ce que vivent Yuval et des dizaines d'autres soldats interrogés par Haaretz ne se nomme pas tout à fait comme le trouble de stress post-traumatique (TSPT), même si la frontière est floue. Les spécialistes parlent de moral injury — blessure morale — un concept distinct, qui désigne non pas la peur de ce qu'on a subi, mais la honte de ce qu'on a fait ou laissé faire.

Le professeur Yossi Levi-Belz, spécialiste de la question en Israël, estime que 40 à 50 % des soldats réservistes ont vécu des événements susceptibles de provoquer ce type de blessure. « La blessure morale, c'est la culpabilité, la honte, la rage, le dégoût, l'aliénation, la perte de foi et l'effondrement de l'identité », explique-t-il.

Le ministère de la Défense israélien, lui, refuse de reconnaître officiellement ce diagnostic — préférant classer ces cas sous TSPT. À l'intérieur de l'armée, on parle pudiquement de « blessure identitaire ». Un officier de santé mentale questionné par Haaretz résume l'hypocrisie institutionnelle : « Si nous reconnaissons que de nombreux soldats souffrent de blessures morales, comment cela s'accorde-t-il avec le cliché de l'armée la plus morale du monde ? »

Des scènes insoutenables

Les témoignages recueillis par Haaretz sont d'une précision qui rend le mensonge impossible. Maya, étudiante en philosophie et officière de réserve dans un bataillon blindé, décrit la scène d'un poste de commandement dans le sud de Gaza. Cinq Palestiniens traversent une ligne arbitrairement fixée par l'armée. L'ordre est donné. Un char tire des centaines de balles en quelques secondes. Quatre morts, enterrés à la va-vite par un bulldozer. Le survivant, ligoté et les yeux bandés, est uriné dessus par des soldats hilares. Maya dit qu'elle a peut-être ri aussi. L'homme sera relâché plus tard, jugé sans lien avec le Hamas. Il cherchait simplement à rentrer chez lui.

« Je me sentais hypocrite, sale. Comment ai-je pu rester là sans rien faire ? »

Yehuda, un autre réserviste, a vu un soldat tirer sur un Palestinien les mains levées en signe de reddition. En visionnant les images de drone, un officier a commenté : « C'est un meurtre, rien qu'un meurtre ». Aucune suite n'a été donnée. L'incident a été consigné comme l'élimination d'un « terroriste ». Des mois plus tard, à Madrid, devant une toile de Goya représentant un massacre, Yehuda s'est effondré en larmes.

Eitan, lui, était en faction devant une salle d'interrogatoire dans le nord de Gaza. Il a entendu, puis vu, comment un détenu était torturé avec des câbles attachés à ses parties génitales, que l'interrogateur serrait à chaque question sans réponse. « Il n'arrêtait pas de crier, comme si son âme quittait son corps. Ça a brisé tout ce que je pensais de l'armée ».

La voix des combattants à distance

L'enquête du Haaretz va plus loin encore, en recueillant le témoignage de Ran, réserviste dans l'armée de l'air, chargé de planifier des frappes. Il décrit comment son unité programmait des attaques qu'elle savait susceptibles de tuer des dizaines de civils — et que cela, dit-il, « ne changeait rien ». Une nuit de bombardements massifs a eu raison de lui. « Je ne pouvais plus continuer… Si je restais, je trahissais le peu de bien qu'il restait en moi ».

Depuis sa démission, il passe ses nuits à regarder des images de victimes sur internet. « J'essaie sans cesse de reconstituer si j'y suis pour quelque chose. Je sens que je mérite ce qui m'arrive ».

Le silence comme système

Ce qui frappe dans cette enquête, au-delà des actes individuels, c'est la description d'un système. Pas l'emballement incontrôlé d'hommes traumatisés, mais une culture institutionnelle qui a normalisé l'impunité. Les officiers ont regardé, parfois approuvé, parfois participé. Les incidents ont été classés, reformulés, enterrés. Comme le résume sobrement l'un des interviewés : « Qu'est-ce qui se passe d'autre dans les sous-sols ? Quels autres secrets cachons-nous ? »

Le Haaretz — l'un des rares médias israéliens à oser documenter ces réalités — a publié cette enquête au risque de l'hostilité politique et sociale en Israël. Ces voix qui se brisent, ces soldats qui se cachent dans des hoodies, qui brisent leurs miroirs, qui pleurent devant des Goya, ne sont pas des repentis vertueux. Ils sont les témoins involontaires de ce que la guerre a fait — de ce qu'ils ont fait — et du silence que leur pays leur demande de maintenir.

Un silence qui, visiblement, commence à craquer.


- Source : ZeJournal

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